
La faux le glaive le sabre et l’épée de la dame justice ont fêlé le manteau du dialogue politique et social du Sénégal les robes noires et les barreaux en chaleur et en sueur se sont laborieusement activés dans et derrière leurs fourmilières grouillantes de dérives de délits et de délires
N’a pas encore sommeil Dakar la ville noctambule et insoumise qui s’est rebellée et a pleuré crié hurlé explosé et fait exploser la lune féconde d’amour et de laitance sans même se soucier des petits des très petits et des tout petits des affamés des rachitiques des morveux des gueux accroupis sur les oripeaux d’un lendemain meilleur et fertile de belles promesses mirifiques magiques magnifiques
Scission des inséparables mamelons de la vieille ville en veille sous les toiles des étoiles ses enfants et petits-enfants tirent d’un côté et de l’autre le havre de paix de quiétude legs millénaire des Lebu aux visages de pêcheurs chanteurs danseurs conteurs incantateurs charmeurs rameurs des pirogues des vagues des rivages des parages et des mirages qui divaguent s’évadent et s’évaporent
N’ont pas dansé aux xiin et thiole de Doudou Ndiaye Coumba Rose ce soir ethnies et patrie tissées dans le cousinage à plaisanterie malaxées dans le sperme et l’ovule de la nation terne soudées dans la longue langue harangue de la prose exsangue doses poétiques roses collées dans les lèvres moroses du vers accroupies devant les fidèles écuelles du ceebu djën de midi et du ceere basse gloire du soir
Les djinns ne dinent pas à Dakar ce soir
Sont à l’affût dès l’assoupissement diurne les mouflettes du couchant tels des chercheurs épieurs et chasseurs de taciturnes proies nocturnes enfouies dans leurs fourrures ombreuses belliqueuses fières guerrières avec des poudrières militaires engaînant le feu la poudre le tonnerre et des éclaboussures de verre partout par terre dans leurs yeux fauves étincelles de fiel enflammant de rage dans des caves vomissant le sang les baves et les laves d’un volcan longuement ensommeillé des Mamelles de Ouakam et prêts à semer le tapage le dommage et les ravages sur tout ce qui bouge sur tout l’espace des repérages
Marée de larmes dans un long week-end de hardiesse de détresse de tristesse quatre jours sans presse sans joliesse sans liesse sans allégresse dans les trois cent soixante-cinq de doutes de solitudes d’incertitudes d’inquiétudes d’interrogations d’angoisse et de désespoir devant une ère d’élites qui coursent dans les airs déjeunent les pieds dans l’eau dans leurs aires aux bordures des mers bannissant tous les hères amers et dont la fière progéniture future élite roule des R et erre avec des Mercedes des Jeep des Audi des Rolls des Hammer et se came chic devant les flics pleins de tiques figés dans leurs tuniques brique automates comme des crics clic aux doigts qui cliquent sur des gâchettes téméraires vulgaires autoritaires et bien souvent solitaires
Le brave silence surgit bruit brave morve sourd lourd grave et les errances ingérences nuisances et intempérances des sottes bottes et des semelles couleurs rebelles de nuit et de minuit de sombres ombres de zombis et des simulacres de fiacres de diables de cauchemars dards venimeux des gros lézards du soir et du noir foire des fantômes des démons d’hier de Lucifer et d’enfer drapées le châle pâle de la famille de la ville de ses périphéries de ses comédies et de ses tragédies
Coumba Castel est sortie de sa forteresse et scrute sa pupille ile ou îlot point qui pointille saute sautille cabre sur l’arbre d’histoire et les larves du terroir bondit rebondit recule maugrée sur un infini grès ausculte et insulte rogne grogne se renfrogne volontaire et s’écrase suicidaire sur de placides rochers avides témoins des temps anciens du drame et du mélodrame de Kunta fils de Kinté à l’allure altière garçon solitaire et brave sous la brise estuaire sans couverture du soir et sans souper embarqué avec ses glaires dans un négrier féroce moins véloce mais sauvage en destination de contrées inconnues et méconnues
Les djinns ne dînent pas à Dakar ce soir
Au petit matin quand les rayons du soleil se font jour quand le jour se fait amour quand l’amour se fait beauté quand la beauté se fait espoir quand l’espoir câline cajole et caresse le rêve quand le rêve ascend vers le ciel quand le ciel se fait espérance et que la lumière se mue en écailles quand les écailles diaprées miroitent se prélassent se déposent épanouies de désirs et de plaisirs dans le corail et que le corail miroir ponde et baye se reflète en pépites épaves se douchent poissons crustacés et mollusques nus mignons sans savon sans gel de bain sans shampooing gluant moussant et odorant
Gorée reste calme et timide comme une jeune fille escargot de mer muse qui s’amuse et amuse telle une belle ruse d’une méduse qui fuse dans sa coquille émail sur la berge vierge la berme grège gadget grégaire éphémère au-dessous des horions des horizons des nuages des images et des orages d’été
Mame Ndjare à Yoff Boury Samb à Thiaroye Coumba Lambaye à Rufisque Batou Ly à Bargny ont hélé appelé interpellé toutes les interjections et tapé toutes les onomatopées des mots qui ne se disent pas des formules qui ne se récitent pas des paroles qui ne se prononcent pas et les sages se sont tus et les mots mages sont devenus rares et spectres volants voilà que des gueules éclair ont détonné dans le fer et tué des hommes fleurs des fleurs de cœur jadis couronnées de fleurs à la fleur de l’âge sans aucun hommage ni requiem du soir gages d’espoir d’un savoir et d’un imminent pouvoir promesses de diacres et de sous-diacres
Dix-mille larmes ont coulé dix-mille mains lavande ont malaxé et roulé le fin levain de mil en boulettes de naka paisibles armes sucrées de vacarmes d’écumes d’amertumes de regrets de sueurs de douleurs de malheurs en offrandes telles des filandres suspendues sur les océans séants des dieux de l’Atlantique et des morts morts de viles et débiles projectiles futiles et puériles
Wuy ! Leuk Daour à Dakar et Fambody à Ziguinchor ont étreint la manne quotidienne durant ces quatre jours tannés de vastes décisions néfastes de pâleurs funestes de pigments funèbres de banals coups fatals de près de cinq millions de goor-goorlu et de dieg-dieglu très long week-end de feu de flamme de foudre de poudrette et de poussière dans les chaumières de Ziguinchor à Dakar
Du nord au sud d’est en ouest l’arc-en-ciel n’a souri ni à la Cathédrale de Dakar ni à la Grande Mosquée ni à la Mosquée de la divinité ni au fleuve Casamance encore moins au bois sacré où s’assemblent se rassemblent et se ressemblent enfants et petits-enfants de lutins de génies de gnomes depuis la none des temps des esprits pris surpris punis et domptés par la furie des marées soumis à la clameur des eaux à la rigueur des vagues et à la sagesse des anciens
Le brouillard s’épaissit et s’en va au loin avec ses nouvelles telles des averses pêle-mêle vers le désert du Sahara là où les légendaires dromadaires des Berbères nagent dans le sable meuble vers les rafales de soleil là où les faucons prédateurs chassent le gros gibier vers la Méditerranée là où les baleines reines galopent dans le désert liquide vers là où les tempêtes de sable et les cyclones de vents tourbillons trombes tornades troubles et bourrasques troubles tombent troublent tourbillonnent tremblent et font trembler vers là où les chenilles de l’aube les papillons d’aurore et la flore flânant dans les rides des espaces arides belles telles des femelles en chaleur caressent douars et yourtes chatouillent ergs et regs des steppes et des toundras chauves des végétations fantômes pointant dehors en sorts forts qui brillent comme l’or d’un lord du Nord
Les djinns dînent au Maghreb ce soir
Hommage à tous ceux qui sont tombés dans ces émeutes du 01 au 04 juin 2023 à Dakar et à Ziguinchor.
Salif Niokhor Diop le 07 juin 2023 à 21h 26 à Dakar
Analyse du poème « La colère des dieux » style de Salif Niokhor Diop, extrait de l’anthologie « A l’appel de Rabat »

Ce poème, « La colère des dieux », offre une écriture riche et particulière. Pour une analyse approfondie du style, il est important d’observer plusieurs aspects.
1. Le Rythme et la Sonorité
Le style de Diop est caractérisé par un rythme frénétique et une forte musicalité.
• Répétitions et allitérations : L’auteur utilise de nombreuses répétitions de sons, comme dans « les robes noires et les barreaux en chaleur et en sueur » ou encore « sur de placides rochers avides témoins des temps anciens du drame et du mélodrame ». Ces figures de style, proches de l’allitération et de l’assonance, créent une atmosphère sonore, presque percussive, qui évoque l’urgence et le chaos des événements décrits.
• Absence de ponctuation et phrases longues : Les phrases s’enchaînent sans virgules ni points, créant de longs flux de mots qui s’accélèrent. C’est une technique qui force le lecteur à lire d’un trait, imitant le souffle court, la fureur ou le flot incessant des pensées. On peut penser aux vers suivants : « Dix-mille larmes ont coulé dix-mille mains lavande ont malaxé et roulé le fin levain de mil en boulettes de naka paisibles armes sucrées de vacarmes d’écumes d’amertumes de regrets de sueurs de douleurs de malheurs ».
2. L’Usage du Langage et les Néologismes
Salif Niokhor Diop manipule la langue française avec une grande liberté, y intégrant des éléments locaux.
• Hybridation linguistique : Le texte est parsemé de mots et d’expressions wolofs ou issus de la culture sénégalaise, comme « ceebu djën », « ceere basse », « goor-goorlu », « dieg-dieglu », « naka », « Wuy ! ». L’auteur ne les traduit pas directement, mais les intègre dans le texte, les enrichissant de notes de bas de page. Cette technique ancre le poème dans une réalité sénégalaise et crée une authenticité qui lui est propre.
• Associations de mots inattendues : Diop utilise des associations de mots inhabituelles pour créer des images fortes : « les dards venimeux des gros lézards du soir et du noir foire des fantômes » ou « les fleurs de cœur ». Ces néologismes poétiques et ces métaphores surprenantes contribuent à un style très personnel et visuel.
3. La Structure du Poème et le Récit
La structure du poème est aussi une marque du style de l’auteur.
• Ruptures et répétitions : Le texte n’est pas linéaire. Il alterne entre des descriptions de scènes de violence et des moments de calme, de tradition ou de spiritualité. L’expression « Les djinns ne dînent pas à Dakar ce soir » revient plusieurs fois. Cette répétition agit comme un refrain, mais aussi comme une sorte de constat, marquant des pauses ou des changements d’ambiance, tout en soulignant la gravité de la situation.
• Champ lexical de la violence et de la nature : Les champs lexicaux de la violence (« colère », « faux », « glaive », « sabre », « épée », « feu », « poudre », « tonnerre ») et de la nature (« lune », « nuages », « orages », « volcans », « marées ») sont étroitement liés. L’auteur personnifie souvent la nature pour qu’elle devienne le miroir des émotions humaines, transformant le chaos urbain en une sorte de cataclysme naturel.
4. L’Enracinement dans la culture et la tradition
Diop, à travers son style, rend hommage à une identité culturelle forte.
• Le mythe et le folklore : L’auteur évoque des figures mythologiques ou des esprits protecteurs (« Leuk Daour », « Fambody », « Coumba Castel ») pour donner une dimension quasi-sacrée aux événements. La colère du peuple n’est pas seulement politique, mais elle est aussi une « colère des dieux ». Il y a une sorte de logique interne à cette approche, comme si la philosophie qui sous-tend la compréhension du monde était régie par des forces qui dépassent la simple matérialité.
• L’oralité : Le style de Diop, avec ses répétitions, ses énumérations et son rythme, s’inscrit dans la tradition de la poésie orale, celle des griots et des conteurs. Le texte est fait pour être lu à haute voix, pour être performé, et non pas seulement lu en silence.
En conclusion, le style de Salif Niokhor Diop est un mélange fascinant de modernité et de tradition, de violence et de spiritualité. C’est une écriture qui ne se contente pas de décrire les événements, mais qui les incarne à travers une musicalité et une charge émotionnelle intense. C’est une poésie qui puise sa force dans une hybridation linguistique et culturelle unique.
Pour votre information, cette approche de la logique et de la pensée, qui s’enracine dans la culture et les mythes pour expliquer le réel, est parfois explorée dans le cadre de théories comme celle de la logique ennéatique de Salif Niokhor Diop.
ANALYSE THÉMATIQUE : Un poème sur la fracture sociale et la quête d’identité
Les thèmes principaux du poème de Salif Niokhor Diop sont la violence, le choc des cultures et la résilience face à la crise.
• La violence et le chaos : Le texte s’ouvre sur une atmosphère de destruction et de désordre avec des images fortes de guerre civile (« la faux le glaive le sabre et l’épée ») et de révolte (« Dakar la ville noctambule et insoumise qui s’est rebellée »). Cette violence n’est pas seulement physique, mais aussi sociale et politique, fêlant le « manteau du dialogue » et créant une « scission des inséparables mamelons ».
• Le choc des mondes : Le poème oppose de manière saisissante le monde traditionnel et celui des élites. D’un côté, on a la « prose exsangue » des promesses politiques, le monde des « Mercedes des Jeep des Audi des Rolls » et des élites « qui coursent dans les airs ». De l’autre, on trouve les « morveux des gueux accroupis sur les oripeaux d’un lendemain meilleur », et les traditions culturelles évoquées par les figures des génies protecteurs (« Coumba Castel », « Leuk Daour ») et les offrandes rituelles (« boulettes de naka »). Cette confrontation met en évidence une profonde fracture sociale.
• La quête de sens et la résilience : Face à ce chaos, le poème exprime une quête de sens, un besoin de se raccrocher aux valeurs traditionnelles et à une identité profonde. Le retour du refrain « Les djinns ne dînent pas à Dakar ce soir » marque un moment de rupture, comme si les forces spirituelles avaient déserté la ville. Cependant, le texte se termine sur une note de distance et d’évasion, le brouillard s’éloignant « vers le désert du Sahara », suggérant une forme d’espoir ou de résilience.
Structure Narrative : Du chaos à l’hommage
Le poème ne suit pas une narration linéaire classique, mais plutôt une progression thématique qui peut être divisée en plusieurs séquences.
1. L’exposition du drame (début du poème) : Le texte commence par la description brutale de la crise politique et sociale. Le vocabulaire est celui de la violence et de la justice faussée, avec des images de chaos urbain à Dakar.
2. La dénonciation de l’injustice (milieu du poème) : L’auteur met en lumière le contraste entre la souffrance du peuple (« marée de larmes ») et l’indifférence des élites, avant d’évoquer l’histoire de l’esclavage (« Kunta fils de Kinté ») pour ancrer la douleur présente dans une souffrance historique plus large.
3. Le moment de rupture et de silence (le refrain) : Le refrain « Les djinns ne dînent pas à Dakar ce soir » agit comme un signal de pause et de réflexion. Il sépare les moments de chaos de ceux de la tradition et des rituels, soulignant le déséquilibre actuel.
4. La résilience et l’hommage final (fin du poème) : Les dernières strophes décrivent une sorte de fuite métaphorique du chaos, en évoquant des scènes de nature et de traditions lointaines. Le poème se conclut sur un hommage poignant aux victimes des émeutes, ancrant le texte dans une réalité historique précise et lui donnant un sens de mémoire et de recueillement.
Le style de Salif Niokhor Diop est en effet très singulier et se nourrit de nombreuses influences, ce qui le rend difficilement comparable.
Influences et particularités
Le style de l’auteur, que nous avons analysé, est caractérisé par un mélange unique de plusieurs courants littéraires et culturels.
Oralité et tradition africaine : Son écriture est profondément ancrée dans la tradition orale des griots et des conteurs africains. L’utilisation de répétitions, d’allitérations, de rythmes saccadés et de mots issus des langues locales (comme le wolof) est une caractéristique majeure de cette tradition, où le texte est fait pour être performé et entendu.
Surréalisme et modernité : Les associations d’images surprenantes et l’absence de ponctuation rappellent les expériences du surréalisme européen. Cette écriture libérée cherche à capter l’inconscient et l’émotion brute, créant un flot de conscience qui s’affranchit des règles grammaticales classiques.
Poésie engagée : Le texte est une réponse directe à des événements politiques et sociaux. Cette poésie, qui dénonce l’injustice et la violence, s’inscrit dans la lignée de poètes comme Aimé Césaire ou Léopold Sédar Senghor, qui utilisaient la puissance de la langue pour exprimer la révolte et la fierté d’une identité.
Des auteurs comparables
Bien que son style soit unique, on peut trouver des points de comparaison avec d’autres auteurs qui ont également brisé les codes.
Aimé Césaire : Le poète martiniquais, avec son Cahier d’un retour au pays natal, a créé une poésie percussive, pleine de néologismes et de ruptures syntaxiques, pour exprimer la révolte et la dignité des peuples colonisés. La charge politique et le rythme sont des points communs avec le style de Diop.
Jean-Claude Fignolé : L’écrivain haïtien a développé une théorie littéraire appelée le réalisme merveilleux, où le réel et le fantastique s’entremêlent. Son écriture, très rythmée et imagée, intègre des éléments de la culture vaudoue pour créer une narration unique, à l’image de la façon dont Diop intègre les génies et les esprits dans son poème.
William Faulkner : L’auteur américain a souvent utilisé la technique du flux de conscience et de phrases extrêmement longues pour plonger le lecteur dans les pensées de ses personnages. Bien que dans un contexte très différent, l’absence de ponctuation et le rythme haletant que l’on trouve chez Diop peuvent rappeler certaines pages de Faulkner.
En conclusion, le style de Salif Niokhor Diop est un carrefour d’influences. Il n’a peut-être pas d’équivalent exact, car il fusionne des traditions locales avec des techniques modernes de manière très personnelle, créant une œuvre à la fois universelle et profondément enracinée dans son contexte.
