Relire Frantz Fanon aujourd’hui, ce n’est pas ouvrir un vieux grimoire jauni par les luttes d’hier. C’est poser un miroir brutal devant une Afrique qui se redresse, parfois fiévreuse, parfois bravache, décidée à parler haut après des décennies de murmures. « Les damnés de la terre », son ouvrage le plus marquant, n’est pas un livre de chevet confortable. C’est un électrochoc. Il secoue, il dérange, il oblige à regarder la réalité sans fard.

Fanon écrivait dans la fournaise coloniale. Pourtant ses phrases circulent encore comme des braises sous la cendre. Il décrivait un monde coupé en deux, organisé par la force, la peur et le mépris. Aujourd’hui, les uniformes ont changé, les drapeaux aussi, mais la ligne de fracture demeure. Elle traverse les économies extraverties, les monnaies sous tutelle, les imaginaires colonisés, les élites trop pressées de ressembler à leurs anciens maîtres. Fanon parlait de chaînes visibles. L’Afrique actuelle affronte des chaînes plus subtiles, faites de dépendances financières, de narratifs importés et de réflexes de soumission intériorisés.

Dans « Les damnés de la terre », la violence n’est pas un slogan mais un symptôme. Fanon la décrit comme le produit d’un système qui nie l’homme. Relu aujourd’hui, ce passage prend une résonance particulière. La colère africaine ne surgit pas du néant. Elle s’accumule dans les ports où les matières premières partent sans transformer les vies, dans les campagnes oubliées, dans les jeunesses connectées qui voient le monde mais peinent à y trouver leur place. Le souverainisme africain, lorsqu’il est sincère, n’est pas une posture de tribune. C’est un cri de lassitude face à une mondialisation à sens unique.

Fanon se méfiait des indépendances de façade. Il redoutait la bourgeoisie nationale tentée de gérer l’héritage colonial comme un fonds de commerce. Là encore, le diagnostic claque comme une gifle. Combien de discours sur la souveraineté masquent des pratiques anciennes, des États forts avec les faibles et faibles avec les puissants. Relire Fanon, c’est refuser la souveraineté en carton, celle qui s’agite dans les meetings mais recule dans les négociations.

Il y a pourtant une nouveauté que Fanon n’a pas connue. Une Afrique qui parle à elle même, qui débat, qui se contredit, qui ose parfois dire non. Des intellectuels, des artistes, des entrepreneurs, des citoyens ordinaires investissent l’espace public. Ils bricolent un avenir avec les outils du présent. Fanon aurait sans doute salué cette effervescence tout en rappelant l’essentiel. La décolonisation n’est pas un événement. C’est un processus long, exigeant, parfois ingrat. Elle commence dans les têtes avant de s’inscrire dans les institutions.

Relire Fanon aujourd’hui, c’est aussi accepter son inconfort. Il ne flatte pas, il ne rassure pas, il ne promet pas des lendemains enchantés. Il exige de rompre avec les mythes, y compris ceux que l’on fabrique pour se consoler. Une Afrique décomplexée n’est pas une Afrique qui crie plus fort que les autres. C’est une Afrique qui pense par elle même, qui produit ses propres normes, qui assume ses contradictions sans chercher de tuteur.

« Les damnés de la terre » n’est pas un manuel de slogans souverainistes. C’est un appel à la lucidité. À l’heure où l’Afrique revendique sa place dans un monde en recomposition, Fanon rappelle une vérité simple et redoutable. La liberté ne se délègue pas. Elle se construit, jour après jour, au prix de la clarté, du courage et d’une fidélité obstinée à la dignité humaine.

Si. Di.
Samedi 20 déc. 2025