
J’aime bien les dattes. Devant une boîte, mon intention de départ est toujours d’en prendre trois, ensuite je me retrouve à me dire : « une dernière », encore « une dernière » et encore « une dernière », jusqu’à me retrouver à en manger une quinzaine d’un seul coup. C’est ainsi que j’ai vécu la première lecture du recueil de Fara Njaay intitulé « J’ai fait de l’amour ma Bible » (Éditions Lettres de Renaissance). Au départ, j’ai juste ouvert le livre pour lire la préface. Il faut avouer qu’Amadou Elimane Kane a su saisir et distiller les fragrances qui captivent au seuil du texte. Je suis donc resté à table pour cette noce qui promettait de belles notes. Ainsi terminais-je un premier tour comme un bouquet de Nouvel An avant d’entamer un second ce matin.
Un essai qui m’a beaucoup marqué récemment est À propos d’amour de l’universitaire et militante américaine bell hooks. Une traduction de All About Love publiée par les Éditions Divergences. L’auteure y a sans doute réussi le pari d’aborder la notion d’amour comme un objet scientifique, avec un protocole rigoureux, dans le sens de l’explorer hors des spectres qui le réduisent aux fantasmes et stéréotypes entretenus par le cinéma et la culture du consumérisme.
La définition qu’elle propose est de M. Scott Peck qui, dans son livre intitulé Le chemin le moins fréquenté (éd. J’ai lu), faisant référence aux travaux d’Erich Fromm, définit l’amour comme « la volonté de s’étendre soi-même dans le but de nourrir sa propre croissance spirituelle ou celle d’autrui ».
J’ai pensé à cette définition en lisant le verset de la page 63, où Fara prêche :
Je ne t’aime point à moitié
mon cœur est proie d’un amour spirituel
j’ai épousé ta chair
j’ai épousé ton âme
j’ai épousé ton esprit
nous nous sommes trouvés dans le Monde des Esprits
là où naissent les liens avant la grande Traversée
L’amour n’est plus une simple romance, mais un degré de sens qui dépasse la rencontre. Il me fallait cela, peut-être, pour dire qu’ils sont nombreux ces poètes qui prétendent écrire des poèmes d’amour pour ne proposer que des sacrilèges. Désolé, je les juge. Désolé, je les condamne.
La démarche est noble quand l’auteur exorcise d’abord les démons de la haine avant de sonner la Cloche de l’Amour. Rien de blasphématoire à déclarer que l’Amour est un livre saint. Les livres saints ne traitent-ils pas tous d’amour ? L’amour se déplie, se déploie et devient une forme d’effacement de soi dans cette présence qui nous élève. Le poète n’existe que par l’Être aimé. Et parfois le poète, le poème et la personne à qui il est destiné ne font qu’un. Ce poème-verset de la Chapelle, où les fidèles n’ont de profession de foi que d’être des Amoureux de l’Amour, est destiné à l’épouse, à la mère, à la fille. Les notes de tête sont goyaves, ivresse-soleil. Charge sur le dos du désert.
Mais le poète ne manque pas d’être un pécheur pendu dans les aubes du désir ; la corde est l’éclat d’une poitrine, on s’y prosterne pour prolonger le châtiment. Si tel est le nouvel appel à la prière, douce est l’apostasie. Les notes de cœur sont pamplemousses. Elles montrent la direction d’un autre lieu saint. Une peau-musée.
Le poète écrit :
Chaque nuit c’est à toi que j’adresse mes prières
j’ai allumé une bougie dans l’église du poème
j’ai dit au Père d’attiser les flammes de tes yeux
qui brûlent mon âme
En notes de fond, on aura ce chapelet qui mène en enfer. Que valent les flammes face à un corps déjà consumé ?
L’auteur incruste des leçons universelles entre les briques de la beauté. L’amour n’est pas coup de foudre — ou pas seulement coup de foudre —, il est un chemin long à prendre, à construire, à endurer. C’est un trophée qu’on ne vole pas. C’est aussi le sacrifice de l’oubli de soi pour l’autre et le don de soi sans rien attendre en retour. Aimer, scande le poète, ce n’est pas posséder. Quelle que soit l’appartenance de l’autre, la seule ivresse saine est celle des vertus qui conviennent à l’âme.
Fara est un menuisier habile au moment de faire le décor de l’église. Les meubles sont bien choisis avec des finitions propres.
on s’aime comme deux feuilles d’or dans la gueule du vent
on s’aime comme deux lucioles cachées dans le ventre d’un orage
Face à ces images, le peintre s’est sans doute ennuyé après le passage du menuisier. Ce menuisier est aussi sculpteur d’horizons car il a une fille. Plus qu’un père, il devient messager, lui transmettant treize commandements et, parmi eux : « la poésie est la lueur qui éclaire les profondeurs de l’esprit ».
Et oui, poète, l’immense montagne de tous les trophées d’or ne peut suffire pour récompenser une mère, et il est normal de sentir la pauvreté de la langue quand on tente de dire ce qu’elle représente. Pour revenir à la dimension sacrée de l’amour, il est fort poétique de rappeler qu’il est le lien entre deux personnes forgées par la même lumière.
Les religions révélées sont des manifestations plurielles de la Révélation : l’Amour. Peut-être… Merci d’avoir fait de l’amour une langue dont la poésie est le seul alphabet. L’assumer devient une manière de ne jamais renoncer à la vie, à l’espoir, à la beauté.
Amadou Elimane Kane, Mamadou Ba et Mouhamed Sow B, respectivement à la préface, la postface et l’après-dire, ont rendu à cette prière du dimanche toute sa sacralité.
Patherson

