Par Adama Samaké

Enseignante de formation, ambassadrice de la Chaire UNESCO pour la culture de la paix, deuxième (2ème) prix d’excellence Alassane Ouattara pour la littérature 2023, romancière, nouvelliste, chroniqueuse, auteure de bande dessinée et d’ouvrage de jeunesse, Mahoua Soumahoro, de son nom à l’état civil, Mahoua S. Bakayoko de son nom de plume, est l’une des écrivaines ivoiriennes contemporaines très en vue, de par la régularité, la prolixité, la variété et la richesse littéraire de ses productions. En effet, Mahoua a publié, à ce jour, une dizaine d’ouvrages en dix (10) ans de pratique officielle :

  • Romans : « La rébellion de Zantigui », « Sous le joug d’un dangadeh », « On me l’a volé », « Mansa Djouroutabali, le roi qui ne voulait rien devoir à personne », « Le chapelet de misères » ; « Un plomb dans le ventre » etc.
  • Nouvelles : « Tounghan ou les écueils de l’immigration Tome 1 », «Tounghan ou les écueils de l’immigration Tome 2 », « Tounghan ou les écueils de l’immigration Tome 3 » ;
  • Chroniques : « Chroniques étranges d’Afriki Tome 1 », « Chroniques étranges d’Afriki Tome 2 », « Le Barrow de Mahoua 1 » ;
  • Jeunesse : « Le fruit de l’honnêteté », « Le salaire de l’ingratitude » ;
  • Bande dessinée : « Sabalon, l’homme aux trois sciences ».

La présente réflexion porte sur son avant dernier roman « Le Chapelet de misères » publié au mois de Mai 2024.

I – « LE CHAPELET DE MISÈRES », UNE STRUCTURE EN CHAPELET

« Le chapelet de misères » est un roman de 258 pages publié aux éditions Barow subdivisé en cinq (5) chapitres dotés chacun d’un titre:

  • chapitre 1 : L’homme Toublan
  • chapitre 2 : La balafre
  • chapitre 3 : Le procès
  • chapitre 4 : Le duo Mathé-Bakôrô
  • chapitre 5 : La force de vie

Cet apparent tout monolithique est brisé par les différentes épigraphes constituées de citations proverbiales qui introduisent chaque chapitre :

  • épigraphe du chapitre 1 : « On naît tous avec des tares congénitales. »
  • épigraphe du chapitre 2 : « Dans la maladie se trouve le mal ; dans la vie, se trouve la maladie. »
  • épigraphe du chapitre 3 : « Le temps efface le passé mais pas tout. »
  • épigraphe du chapitre 4 : « Les gens ne se sentent concernés par l’injustice que lorsqu’ils en sont victimes. »
  • épigraphe du chapitre 5 : « Tout ce qui a été défait se reconstitue. »

Ces épigraphes confèrent une singularité, non seulement à la disposition typographique, mais aussi au contenu narratif (la thématique).

II – UNE HIÉRARCHISATION SOCIALE DES GENRES

La thématique de « Le Chapelet de misères » porte sur la dislocation de la famille et ses répercussions sur la société à travers la dépersonnalisation des enfants. Les progénitures étant toutes ici des filles dans la société du roman, Mahoua exploite ainsi subtilement le sujet de la condition de la femme qui demeure une préoccupation majeure dans ce contexte mondialisant.

En effet, en provoquant l’ébranlement du salariat, la mondialisation a favorisé une redéfinition du travail, des rôles et des rapports sociaux. En conséquence, la discrimination entre les genres, c’est-à-dire la hiérarchisation sociale des genres fait partie des grandes questions sociales contemporaines. Elle pose une vaste problématique à la conscience universelle : quelle est la place du genre dans la mobilisation des forces sociales en vue de l’équilibre des rapports sociaux ? Quelles sont les nouvelles formes à inventer pour favoriser une coexistence pacifique, objective et juste des genres ? Comment raffermir les liens sociaux ?

Pour y répondre, le jeu scriptural construit une société textuelle où « le poids de la tradition, la loi du silence et la culpabilité (règnent) en maître absolu dans l’esprit des femmes, elles-mêmes victimes d’abus sexuels de la part de maris ou d’amants » (p. 122).

Le récit de « Le Chapelet de misères » s’organise en quatre (4) intrigues. La principale est centrée sur l’itinéraire de Mikriba qui est donnée en mariage, contre son gré, à un riche transporteur Toublan. Issue d’une famille polygame où les épouses sont livrées à elles-mêmes, la jeune fille est « vendue » dans l’espoir d’apporter un réconfort matériel à ses géniteurs. Droguée et abusée sexuellement lors de la nuit de noces, Mikriba, pour se débarrasser de cette « prison », poignarde son époux qui trouve la mort. Ce meurtre déclenche la formation de deux catégories sociales organisées autour de Comités de soutien : « Liberté pour Mikriba » dirigé par Mambala et « Justice pour Toublan » qui est l’œuvre des syndicats de transporteurs.

La lutte pour la libération de Mikriba incarcérée sert de prétexte à déclencher la deuxième intrigue : celle de Mambala dont famille est ébranlée, disloquée du fait des infidélités du père et du départ définitif de sa génitrice. Seule, sans défense chez son père, elle est violée, violentée par le boy Pacéré, balafrée par la concubine de son père, abusée une seconde fois par son oncle paternel et martyrisée par sa grand-mère. Elle se retrouve servante à Abidjan où sa patronne Ruth l’adopte et la tire de ce calvaire. Pendant ce temps, en prison, Mikriba fait des rencontres : Bakôrô, une fille dont l’histoire constitue le fil directeur de la troisième intrigue et Mathé : quatrième intrigue. Bakôro est issue d’une famille polygame qu’elle est obligée de quitter d’une manière définitive, reprouvée par son père pour avoir porté main à sa belle-mère qui battait sa mère. Esseulée, elle devient une cheffe de gang redoutable.

Quant à Mathé, une adolescente de ‘‘bonne famille’’ (père Sous-préfet et mère notaire), elle souffre le martyr pour être tombée enceinte en pleine année scolaire. Son enfant lui est arraché par sa mère Maître Yobouet, elle est abandonnée, droguée, violée, livrée à la prostitution. Son conjoint proxénète assassiné par un inconnu, elle est la première suspecte, parce que retrouvée seule sommeillant du fait de la drogue sur le lieu du crime.

Pendant ce temps, Mikriba se métamorphose en un monstre insensible qui se joue des trois autres protagonistes et devient une cheffe de gang. Cette ingratitude se paie chèrement et le dernier chapitre sert à remettre tout à l’endroit. Fin agréable du récit : les gangsters trouvent la mort, Mambala se relève de la trahison subie, Mathé retrouve sa fille, le père de celle-ci et ses parents. Sa méchante mère meurt dans des conditions difficiles, son père est anéanti par les remords. Les propos suivants de Bakôro résument magistralement ces intrigues déchirantes : « Nos pères n’étant plus nos repères, arracher le pouvoir est une question de survie » (p. 205).

Il en résulte que le récit se diversifie en une multiplicité de thématiques : le mariage forcé, la scolarisation de la jeune fille, la prostitution, la grossesse en milieu scolaire, la vie infernale des servantes, l’insécurité, la dépravation des mœurs etc. Ce discours idéologique pluriel est adossé à une esthétique du divers.

III – UN DISCOURS NARRATIF HÉTÉROCLITE

En juxtaposant les séquences de quatre intrigues, le jeu scriptural de Mahoua S. Bakayogo dans « Le Chapelet des misères » confère une structure mosaïque circulaire au récit. L’imbrication des micro récits médiatisent des alternances spatiales dont la forte référentialisation donne une épaisseur considérable à la vraisemblance des faits sociaux : Man, Abidjan, Yamoussoukro, Danané, Soubré, Liberia, Cocody, Yopougon, Treichville etc. Cette stratégie narrative a pour conséquence une dramatisation émotive du récit qui est par ailleurs enrichit par les interventions de la figure auctoriale. Tel est le cas de la séquence où le Préfet se barricade suite à la violence des manifestants : « Une fois la clé tournée à double tour, il avait méthodiquement empilé contre la porte tous les meubles. Notre amateur, en architecture d’intérieure, après son rangement, avait fini par se planquer sous son bureau. » (p. 55)

Le narrateur omniscient anonyme extradiegetique devient intradiégétique en étant un acteur du récit, tirant les enseignements des événements narrés. Ainsi, lorsque la protagoniste Mikriba découvre l’infidélité de sa génitrice, la description de son effondrement psychologique est suivie d’une leçon de vie formulée par le narrateur : « Cette scène avait changé tout son paradigme, et cela, de façon violente. On a tous un côté sombre. On a tous une noirceur qui fait partie de notre vie. Et cette noirceur, parce qu’on a une certaine morale, une certaine éthique, devient la barre centrale de la balance qui fait qu’on penche du bon ou du mauvais côté. » (p 25)

Par cette technique, le narrateur établit un dialogue constant avec le lecteur, preuve d’une théâtralisation du jeu textuel qui fait des chapitres des tableaux dont l’épilogue se trouve être le chapitre 5 où l’on assiste au dénouement de la représentation.

Celle-ci (la représentation) est une symbiose de deux pratiques de narration : occidentale et africaine. La poétique romanesque de Mahoua S. Bakayogo convoque la littérature orale africaine. Elle puise son souffle dans le vaste champ de la culture mandingue par l’entremise de citations et proverbes. Léopold Sédar Senghor corrobore nos propos en ces termes :

Le proverbe « est poésie dans sa substance… Il est expression de la sagesse. En effet, comme le poème, le proverbe est composé d’une image-symbole qui exprime une vérité vécue : une idée-sentiment…l’expression d’une civilisation en faisant référence au climat, à l’histoire, aux mœurs, aux institutions ». (in Préface de Tam-Tam du sage, poèmes et proverbes français, Paris, CERF, 1972).

Autrement dit, la société du roman est le lieu d’un mélange de genres, car le proverbe est un genre de l’oralité. Cette intergénéricité confère un statut hybride au roman et induit par conséquent un processus de renouvellement de l’écriture romanesque auquel participe la performance langagière singulière.

IV – UNE LANGUE HYBRIDE

Sachant, avec Jacqueline Gribier dans « Léebou Proverbes wolof » (Paris, Fleuve et Flamme 1986) que l’emploi des proverbes « traduit généralement une grande maîtrise de la langue et requiert savoir, expérience et sagesse », mais aussi avec Harris Mémel Fôté dans « Esclavage, traite et Droits de l’homme en Côte d’Ivoire de l’époque précoloniale à nos jours » (Abidjan, CERAP, 2006, p. 46) que « parler, ce n’est pas seulement exprimer l’identité de sa personne individuelle. C’est aussi s’inscrire dans la mémoire de la communauté et inscrire la mémoire de sa communauté dans la mémoire des hommes », l’usage des formules proverbiales à tous les niveaux (épigraphe des chapitres, narration) du jeu scriptural se présente comme une réflexion sur la sacralisation de la langue en Afrique. Il rappelle le célèbre article du professeur Zadi Zaourou « Aventure du mot et quête universaliste dans la poésie de Aimé Césaire », l’idée du critique sénégalais Makhiky Gassama dans son ouvrage « Kuma : interrogation sur la littérature nègre de langue française » (Dakar – Abidjan NEA, 1978, p. 18) : « Le mot est loin d’être un élément vulgaire de la civilisation ; il constitue son âme, son souffle divin ; c’est à lui qu’elle doit l’éternité de son rayonnement. C’est pourquoi la langue maternelle est aussi précieuse que la civilisation à laquelle nous appartenons.»

La parole de Mahoua S. Bakayogo devient un moyen de consolation et de foi dans la préservation des valeurs non monnayables face à la misère morale et spirituelle de la société moderne contemporaine décrite dans le tissu textuel. Elle affirme avec certitude : « Tout ce qui a été défait se reconstitue » (p. 203). Elle est une lutte pour la préservation des valeurs culturelles et civilisatrices, car parler revient à supporter le poids d’une culture et d’une civilisation. Mahoua confirme au demeurant la pensée de Dominique Zahan qui soutient que « les négro africains ont un rapport quasi religieux à la parole », dans son célèbre essai « La dialectique du verbe chez les Bambara » (Paris, Mouton et CO, 1963).

Il va de soi que la socialité de « Le Chapelet de misères » soit construite sur une véritable interférence linguistique qui se laisse saisir dans :

  • les manifestations syntaxiques : exemples : « ton mari t’a trouvée à la maison » (p.50) qui fait allusion à la confirmation de la virginité ; « Couchée dans son linceul, aujourd’hui, n’man yafa Nana man » (p. 162) qui signifie « je ne lui accorde pas mon pardon » etc. sans oublier les citations et proverbes suscités ;
  • l’intrusion de manifestations lexicales qui expriment les réalités africaines : « blakoroni » (p. 36), une «Magnambaga » (p. 47), « Akwaba » (p. 152), « Abla kadjigui » (p. 35) etc.
    La narratrice prend soin de traduire ces syntaxes et lexèmes en notes de bas de page.

Cette forme d’accouplement de différents registres de langues appelée diglossie chez les linguistes traduit une double appartenance identitaire et produit un roman transculturel dont des adeptes majeurs sont Ahmadou Kourouma (« Monnè, outrages et défis »), Diegou Bailly (« La traversée du guerrier ») … Jean-Marie Adiaffi (Les naufragés de l’intelligence) qui le qualifie de « roman nzassa ». Il s’agit d’une réappropriation et d’une démythification de la langue française. Mahoua adopte la « néoglottophagie » qui est une réaction contre la « glottophagie » (cf. Jean Louis Calvett, Linuistique et colonialisme, Paris, Payot, 1979) ; c’est-à-dire « le dévorement des langues africaines par la langue française ».

En d’autres termes, ce discours linguistique implique une réaction face aux dangers d’une monoculture qui suppose une Histoire univoque et totalitaire; parce que la langue est la quintessence de la culture. C’est pourquoi, Sylvie Mesure soutenait dans Les identités culturelles : « Ainsi faut- il convenir que dans les sociétés démocratiques pluriculturelles, une vaste problématique alternative à celle du choc des cultures ne pouvait que surgir et se creuser : cette problématique est au fond ce qu’on appelle aujourd’hui le « multiculturalisme » (…) : quelles sont les conditions rendant possibles des sociétés où existent plusieurs ensembles culturels, avec des valeurs, des traditions, des conceptions de l’existence et du monde, avec donc, des identités et des langues diversifiées sédimentant ces identités distinctes ? » (Sylvie Mesure, « Avant-propos » in Will Kymlicka et Sylvie Mesure (Dir.), Les identités culturelles, Paris, PUF, 2000, p. 9)

Cela revient à dire que « Le Chapelet des misères » est un roman de témoignage qui entend ainsi interpeller sur les failles de notre société contemporaine. En cela, Mahoua S. Bakayogo rejoint Mario Vargas qui affirmait que « la chance de la littérature, c’est d’être associée aux destins de la liberté dans le monde : elle reste une forme fondamentale de contestation et de critique de l’existence ».