
Figure emblématique d’une diaspora sénégalaise qui refuse de choisir entre ses racines et les sommets de l’ingénierie mondiale, Khadydja Ndoye incarne une vision révolutionnaire de l’éducation. Née en France et établie au Canada, elle transforme son héritage en un levier politique pour l’autonomie des communautés africaines dans les sphères technologiques. À l’occasion de ce 8 mars, l’auteure du remarqué Monde de Sabbih appelle à dépasser les symboles pour une véritable « reddition de comptes » : un bilan sans concession sur l’accès des femmes aux filières de demain. Rencontre avec une femme pour qui le savoir n’est jamais neutre.
Bien que née en France et vivant au Canada, comment votre héritage sénégalais influence-t-il votre manière de concevoir l’éducation ? Y a-t-il une « touche sénégalaise » dans vos projets ?
Mon rapport à l’éducation s’est construit dans un espace transnational, mais il est ancré dans une mémoire sénégalaise très forte. J’ai grandi avec le récit des générations précédentes pour qui l’école représentait une ascension fragile, parfois improbable. L’éducation n’était pas un acquis automatique ; elle était un combat, un privilège conquis.
Dans ma famille, la réussite scolaire portait une dimension presque morale. Elle signifiait honorer les sacrifices, porter les espoirs, élargir l’horizon collectif. Cette conception m’a profondément marquée. Elle m’a appris que le savoir n’est jamais neutre : il transforme les trajectoires sociales.
Lorsque j’ai poursuivi mes études en France, j’ai été confrontée à des systèmes très structurés, performants, mais aussi parfois déconnectés des réalités sociales plus larges. J’ai alors pris conscience d’un décalage : dans certains contextes occidentaux, l’éducation est essentiellement pensée comme un capital individuel. Dans mon héritage sénégalais, elle reste un outil de responsabilité communautaire.
Cette tension m’habite encore aujourd’hui. Elle m’oblige à poser des questions politiques :
Qui bénéficie réellement des systèmes éducatifs ?
Qui est exclu, et pourquoi ?
Quels savoirs sont valorisés, et lesquels sont marginalisés ?
La “touche sénégalaise” dans mes projets réside dans cette volonté d’ancrer l’excellence dans une logique de justice sociale. Je ne conçois pas l’éducation comme une simple accumulation de diplômes. Je la conçois comme un levier d’autonomie stratégique pour des communautés historiquement sous-représentées dans les sphères technologiques mondiales.
Il y a également une dimension identitaire essentielle. J’ai observé chez de nombreux jeunes issus de la diaspora une tension entre performance académique et appartenance culturelle. Je travaille activement à déconstruire cette opposition. On peut viser les standards internationaux les plus élevés tout en revendiquant son héritage africain. Il ne s’agit pas d’assimilation, mais d’affirmation.
Enfin, mon héritage sénégalais m’a transmis une forme de résilience lucide. La capacité à avancer sans idéaliser les obstacles, mais sans s’y soumettre non plus. Cette posture influence profondément ma vision pédagogique.
Quel rôle la diaspora sénégalaise au Canada peut-elle jouer dans le développement du pays d’origine ? Vous voyez-vous comme une ambassadrice de transfert de compétences ?
Mon propre parcours est emblématique d’une réalité contemporaine : celle des talents africains formés dans des environnements occidentaux hautement compétitifs. Cette mobilité crée une asymétrie d’accès aux ressources technologiques et scientifiques.
La question n’est donc pas seulement émotionnelle, elle est stratégique.
La diaspora sénégalaise au Canada détient un capital scientifique, technologique et organisationnel considérable. Elle comprend les logiques d’innovation, les mécanismes de financement, les dynamiques de recherche collaborative. Ce savoir est précieux.
Cependant, le transfert de compétences ne peut pas être réduit à des initiatives individuelles ponctuelles. Il doit s’inscrire dans une vision systémique. Cela implique :
- Des accords institutionnels entre universités
- Des programmes de co-direction de thèses
- Des incubateurs technologiques transnationaux
- Des politiques publiques facilitant la circulation temporaire des experts
Je me considère comme une actrice de ce transfert, mais je suis aussi consciente que l’impact individuel a ses limites. Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est une architecture de collaboration structurée.
Politiquement, il est urgent que les États africains élaborent une véritable stratégie de mobilisation de la diaspora scientifique. Non pas dans une logique symbolique, mais dans une logique d’investissement durable.
La diaspora ne doit pas être perçue comme une solution miracle, mais comme un partenaire stratégique dans la construction d’une souveraineté technologique africaine.
Dans votre livre Le Monde de Sabbih, votre héroïne est une jeune femme déterminée. Pensez-vous qu’il manque encore de figures féminines fortes pour inspirer les futures ingénieures africaines ?
Lorsque j’étais étudiante, je me souviens d’avoir souvent été minoritaire dans certains espaces scientifiques. Ce sentiment d’isolement n’était pas toujours explicite, mais il était perceptible.
Ce manque de représentation n’est pas anodin. Il influence la construction de l’identité professionnelle.
Les recherches en sciences sociales montrent que l’absence de modèles similaires réduit l’auto-efficacité perçue. Autrement dit, si une jeune fille ne voit jamais de femmes ingénieures issues de son contexte culturel, elle peut inconsciemment internaliser l’idée que ce parcours n’est pas “pour elle”.
Créer Sabbih, c’était donc intervenir sur le plan symbolique.
Je voulais normaliser la compétence scientifique féminine africaine. Non pas la présenter comme exceptionnelle, mais comme évidente.
Sur le plan politique, la représentation ne suffit pas. Elle doit s’accompagner de politiques éducatives ambitieuses : accès précoce aux sciences, formation des enseignants à la neutralité de genre, bourses spécifiques, mentorat structuré.
Mais la représentation reste un point d’entrée puissant. Les récits façonnent les aspirations.

En quoi Sabbih vous ressemble-t-elle, et quel message principal souhaitiez-vous transmettre ?
Sabbih me ressemble dans son rapport à la complexité. Elle navigue entre plusieurs attentes, plusieurs espaces culturels, plusieurs systèmes d’exigence.
J’ai moi-même traversé des moments de doute. Être une femme noire dans des environnements scientifiques occidentaux signifie parfois devoir prouver davantage sa légitimité. Cette pression silencieuse forge une conscience aiguë des dynamiques de pouvoir.
Sabbih incarne cette lucidité. Elle comprend que son ambition s’inscrit dans un contexte plus large que sa trajectoire individuelle.
Le message central que je voulais transmettre est le suivant :
Votre ambition est légitime.
Votre intelligence est stratégique.
Votre présence dans les espaces technologiques n’est pas accidentelle.
Je voulais également transmettre une idée fondamentale : la confiance ne précède pas toujours l’action. Souvent, c’est l’action répétée qui construit la confiance.
Enfin, je voulais affirmer que l’identité africaine et l’excellence technologique ne sont pas en tension. Elles peuvent coexister pleinement.
Que représente pour vous le 8 mars ?
Le 8 mars est pour moi un moment d’évaluation critique.
Il nous oblige à dépasser le discours symbolique pour analyser les indicateurs concrets :
Taux d’inscription des filles en filières STEM.
Accès aux financements de recherche.
Représentation dans les postes décisionnels.
En Afrique, les barrières à l’accès des filles aux filières technologiques sont multifactorielles : normes sociales, manque d’infrastructures, absence de modèles visibles, autocensure induite par des stéréotypes persistants.
Politiquement, les réponses doivent être structurelles. Cela signifie :
- Intégrer les sciences dès le primaire de manière inclusive
- Former les enseignants aux biais de genre
- Mettre en place des bourses ciblées et pérennes
- Encourager l’entrepreneuriat technologique féminin
Le 8 mars doit être un moment de reddition de comptes.
L’avenir technologique de l’Afrique ne pourra pas se construire en marginalisant la moitié de son potentiel humain.
La question n’est pas seulement celle de l’égalité. Elle est celle de la compétitivité stratégique du continent.
