Une question s’impose aujourd’hui avec force : pourquoi tant de nouveaux écrivains ne prennent-ils plus le temps d’aiguiser leur talent avant de se lancer dans l’écriture ? Pourquoi refusent-ils de s’accorder le temps nécessaire pour travailler, mûrir et ciseler leurs œuvres ?

Depuis les années 2020, nous assistons à une véritable frénésie de publications. Dans presque chaque pays africain, on enregistre une parution par mois, si ce n’est plus. S’il est vrai que cela témoigne d’une certaine productivité du milieu littéraire africain, force est malheureusement de reconnaître que cette profusion de livres cache une réalité douloureuse : sur le plan de la qualité littéraire, le compte n’y est pas. Trop d’auteurs s’empressent d’envoyer leurs manuscrits à l’édition sans aucun travail de fond ni culture personnelle de la part de l’auteur. Le résultat est flagrant : les œuvres publiées ne respectent aucun des codes des genres littéraires auxquels elles prétendent appartenir, ou souffrent d’un manque criant de relecture.

Pourtant, la véritable littérature va bien au-delà de l’alignement des mots ; elle a une mission de mémoire et de transmission. Une œuvre majeure se reconnaît à sa capacité à documenter le réel, à faire rayonner l’originalité d’un terroir et à porter une réflexion profonde sur la société. Prenons l’exemple d’un roman marquant comme La Danse du vilain de Fiston Mwanza Mujila. Ce livre ne se contente pas de raconter une histoire : il plonge le lecteur au cœur d’une réalité sociale poignante, en explorant avec une force inouïe le phénomène complexe des « enfants sorciers » au Congo. Voilà ce qu’est la magie de la création littéraire : permettre de comprendre une situation donnée dans une localité bien précise, tout en touchant à l’universel.

Cette quête de l’excellence s’accompagne d’une profonde humilité face à la feuille blanche, une vertu qui semble s’être perdue. Rappelons-nous le cas exemplaire de Mohamed Mbougar Sarr. Bien qu’il ait remporté le prestigieux Prix Ahmadou Kourouma en 2015 pour son brillant roman Terre ceinte, il a longtemps refusé qu’on lui attribue le titre d’« écrivain », estimant que ce mot exigeait un niveau de maturité qu’il devait encore acquérir. Il a fallu attendre son sacre au Prix Goncourt en 2021 pour qu’il commence enfin, et non sans hésitation, à accepter ce statut.

Quelle distance abyssale entre cette rigueur et la légèreté de la nouvelle génération d’auteurs ! Au lieu de s’investir dans ce long travail de recherche et d’écriture viscérale, beaucoup courent aujourd’hui frénétiquement derrière une étiquette d’écrivain juste pour briller dans les salons. Cette obsession du paraître pousse certains à envoyer des manuscrits dont ils ne maîtrisent même pas pleinement le contenu, s’en remettant parfois à l’intelligence artificielle ou à des plumes de l’ombre pour rédiger à leur place. On n’écrit plus pour témoigner ou pour bousculer, on génère du texte pour exister sur une couverture de livre.

Ce phénomène est largement entretenu par la complicité passive, voire active, d’une grande partie des maisons d’édition. Poussées par une logique purement mercantile, beaucoup d’entre elles ont abandonné leur rôle de filtre et de garant de la qualité. Elles se sont transformées en simples imprimeurs déguisés, acceptant n’importe quel texte robotisé ou bâclé, pourvu que l’auteur paye les frais de publication. C’est cette course au gain facile qui inonde aujourd’hui le marché d’œuvres médiocres.

Je sais pertinemment que ce texte va grincer des dents. Certaines maisons d’édition et cette vague d’écrivains pressés prendront sans doute ces mots très mal. Mais il y a urgence à élever la voix pendant qu’il est encore temps, car c’est la survie même et la crédibilité de notre littérature qui sont en jeu. Récemment, des blogueurs littéraires et des chroniqueurs web ont courageusement tiré la sonnette d’alarme en dénonçant cette baisse générale de niveau. Leurs plaintes légitimes doivent être entendues.

Nous appelons les critiques littéraires, les universitaires et les journalistes culturels à jouer pleinement leur rôle de sentinelles.
Soyez intransigeants. Refusez la complaisance pour pousser nos auteurs vers l’excellence. Dans cent ou deux cents ans, que diront les futures générations sur l’état de la littérature africaine si nous laissons ce manque de rigueur étouffer l’héritage de nos écrivains majeurs ? Pour que nos lettres gardent leur noblesse, l’assainissement de notre écosystème est un impératif historique.

Le monde littéraire