(Harmattan Sénégal, 2024)

« Je l’aimais chaque jour davantage. Mais plus les années passaient, plus je l’intégrais dans l’entreprise, plus je la perdais. Les lignes de nos cœurs s’écartaient »

« Aujourd’hui, les gens s’en foutent du sacré. Ils pensent que la vie est faite de ciment, de fer, d’argent et de sexe. » 

Said Mouhamed Ba

Avec son titre à la valeur thématique (Dans la typologie de Genette, Seuils, 1987), Babacar et Nafi, au-delà de l’amour qui les unissait et de leurs deux filles, se partageaient le même lieu de travail donc la même passion professionnelle jusqu’au jour où, le couple se déchire et aboutit à une autre confrontation qui décline sur une tragédie. Un divorce général,  plus que brutal, exigeant un détachement formel avec le monde matériel, selon les exigences d’une force supraterrestre comme on le devine à travers ce titre sec, vague et imprécis. Said Mouhamed Ba en un véritable alchimiste raccorde son récit avec le mythe. Derrière cette séparation, se cache une force invisible qui agit comme une sorte de déterminisme. Quel est ce mythe qui se déploie dans le récit et qui est pris comme prétexte et à quelles fins ? 

Le divorce comme surface réaliste et sociale 

Si les problèmes tels que : défaut d’entretien, l’ingérence de la belle-famille, l’infidélité et manque de confiance sont souvent évoqués comme cause de divorce. Le romancier établit le trait d’union avec le mythe moderne qui nous bouscule : la course effrénée vers la richesse qui nous éloigne de la vie, nous empêche de vivre en paix. Ainsi tout bascule lorsque Babacar, le personnage-narrateur (un homme à caractère simple, tempéré et chaleureux) pactise son divorce d’avec cette vie, ce monde matériel. Il tourne le dos au luxe, chaque regard posé désormais dans le coin de sa villa suscite des interrogations. Il finit par abandonner le projet de construction qui était en route. Nafi, sa femme, ne peut pas y croire, elle sort de ses gonds. Contrairement à son époux, elle est plus attachée à la richesse, au goût du luxe, du confort, de l’ascension sociale. C’est le début de la fissure et chacun poursuivra son aventure.

L’asymétrie des personnages à la croisée des thèmes, signe avant-coureur du mythe

Le romancier construit une opposition axiologique entre les personnages de Babacar et Nafi. Le premier cristallise les valeurs que le texte valorise et le second est figure des travers dénoncés.

Le divorce avec le confort a permis à Babacar de voir la réalité en face. Le véhicule se substitue à la marche désormais. Ce qui l’invite vers une introspection et une interrogation sur l’attitude immorale des dirigeants dont il servait de relais donc complice. Comme on le démontre avec cette marche à pieds, sous la pluie, en compagnie de ses filles vers le quartier périphérique où règne la saleté. 

« Par là où j’étais passe, je voyais des visages tristes et des pères de famille presque en larmes de voir le gain de litre de sueurs noyées dans les eaux […] ces maisons de ces bas-fonds […] pourtant nous savions que le site, vu de près, offrait une sécurité parce que sablonneux, mais de l’autre côté nous cachions que ce terrain pourrait être réceptacle des eaux pluviales. Malgré tout, en connivence avec les autorités locales, domaniales et de l’urbanisme, nous avions pu acquérir cette terre monnayant de l’argent. » p.44 

Le divorce avec sa femme l’installe au cœur d’une paix avec ses filles Khady et Fatou. Il lui a permis de mieux raffermir le lien avec ses filles qui étaient très distantes  avec leurs parents au début. L’harmonie et la complicité deviennent la beauté du cœur. Il est la figure qui véhicule le thème de l’éducation sous l’ère des réseaux sociaux, « L’homme est en éternel mouvement. Les idées bougent comme les valeurs migrent. Les situations changent et les mentalités qui les suivent changent aussi » p.67. L’ayant compris, Babacar agit en pédagogue ; il les trouve dans leur zone de confort et les associe à son projet, ce qui portera ses fruits. Son travail d’antan était un fardeau donc sa démission est libératrice du poids qui pesait sur ses épaules et pire, l’empêchait de se vouer à Dieu.

« Je m’étais interdit de mentir juste pour être riche, de corrompre pour les biens de ce monde […] C’était juste une ouverture sur un monde tranquille, un monde intérieur qui nous libère des conflits inutiles et nous permet de canaliser notre énergie vers autre chose de plus essentiel, un monde si doux, si magique  où ne trainent ni sentiments hypocrites, ni faux-monnayeurs, ni mesquinerie, ni couardise, ni roublardise, ni bassesse.» p.61-62

Quant à Nafi, elle est l’incarnation de la quête de richesse. Elle est obsédée par l’argent. Ce pourquoi elle ne pouvait plus vivre avec Babacar. A travers elle, la politique est visible. Elle est vue comme un moyen d’ascension qui choisit ses propres personnes et comment la population défavorisée subie les conséquences. Son aventure vers l’ascension portera ses fruits : elle sera nommée ministre. La vengeance se dissimule dans le couple. Elle se dresse comme une opposante qui freine tout ce qui est bâti par son mari même après leur divorce. A côté, il y a un des personnages secondaires que Babacar rencontre au tribunal qui s’appelle Maty. Elle est aussi victime du même sort. Elle est en train de murir sa vengeance sur son ex-mari : « Il m’a foutu la honte. Mais je vais le lui faire payer. Il s’en mordra les doigts à mort. Je transformerai sa vie en enfer. Il regrettera même jusqu’à sa naissance. Il m’a déshonorée. » p. 73-74. L’hypocrisie n’est pas en reste, encore est-il qu’elle est véhiculée par l’épouse de Babacar. Elle se montre en belle épouse par la présence des gens mais avec son mari c’est le contraire. La scène de l’hôpital exemple : après la chute de Babacar elle s’est juste limitée à appeler l’ambulance ensuite elle est repartie. Son mari ne comptait que sur ses filles. Et au retour, elle ne s’enquiert  pas des nouvelles de son homme mais elle lui fait savoir que sa démission était juste acceptée : « Trente minutes plus tard, le médecin avait donné l’autorisation de rentrer. Je lui avais demandé d’appeler mon chauffeur. Sans rien dire, elle me fit un geste de la main pour m’indiquer que je devais partir avec elle. Pour refaire son image dans cet hôpital, elle me tint la main et montra à tout le monde qu’elle était une bonne épouse. » p.65.

La symétrie d’une force invisible et du mythe comme soubassement

L’auteur, par le personnage-narrateur, met en place le mécanisme qui aboutit à ce divorce dans son sens universel. Une force supraterrestre associée au mythe apparait comme déterminisme, agit comme le déclic qui aboutit à un conflit. C’est tout d’abord signe de rupture avec l’espace et le temps humain pour aller vers un espace et un temps du divin. Metteur en scène, en vérité, l’auteur pose Babacar dans un espace ouvert. « J’étais assis dans le salon de l’aéroport plein du désir de lire mon livre » et devient symbolique livre qu’il lisait s’intitule : « Les ascenseurs de la vie » mais il y a un déclic : « une voix me disait qu’une autre existence était possible, une autre plus simple, plus accessible et plus naturelle» p.09. Ce divorce est d’ordre surnaturel. Et il se met à démontrer cette course effrénée que le temps macroscopique nous impose avec la répétition incessante du mot « temps » « une heure après, l’aéroport rouvrit ses portes. Je regardai la montre murale du restaurant. L’aiguille tournait vite si vite […] je me demandais aussitôt ce que j’avais fait de mes quarante ans, de ma jeunesse, ce que j’avais fait de mon temps. Je réalisais que c’était dix-huit ans d’insouciance et vingt-deux ans de course après la fortune, entre-temps un mariage avec une femme que je voyais rarement qui elle aussi passait tout son temps à courir derrière l’argent et de ses enfants aussi que nous préparions pour courir derrière l’argent… »p.11-12. Ce voile qui empêchait Babacar de vivre la vie, de sentir la nature est enlevée. 

De l’autre bout du tunnel sort le mythe. Il est connu que les mythes inspirent la littérature, tandis que la littérature les fait vivre et se perpétuer en se renouvelant sans cesse. La dénomination : « Les terres de Mame Koumba » n’est donc pas hasardeuse et reste incontournable pour aborder le roman au plan mythocritique. Selon la légende ou le mythe, Mame Koumba Bang est le génie tutélaire de la ville de Saint-Louis, une coépouse de Mame Koumba Castelle, génie protecteur de l’île de Gorée et de Mame Koumba Lamb de Rufisque. Toutes les trois sont les épouses de Leuk Daour Mbaye, le génie protecteur de la presqu’île du Cap-Vert. Elle est décrite comme mi-humaine, mi-poisson, très belle au teint clair et à l’allure à l’image des Signares. C’est elle qui protège la ville. Dès lors on peut parler d’un élargissement, d’une réinterprétation et/ou d’un prolongement de la valeur mythique. « Les terres de Mame Koumba » est ce lieu intouchable qui avait ses règles et prêt à infliger des sanctions pour qui tente de le « souiller ». Babacar est la première victime. En effet, lorsque celui-ci décide d’aller en contact direct avec la nature qu’il regardait toujours par le prisme du temps voué à la richesse passant par la vitre de son véhicule. Lorsqu’il touche la rivière une autre force le saisit.  Il s’enfonce dans le sol argileux : « Je me débattis, mais assez pour empêcher tout mon corps d’être prisonnier de cette argile qui ne m’avait laissé que ma tête » p.13. Puis c’est une colonne d’oiseaux le frappa « de plein fouet » mais paradoxalement c’était le lieu qui devait abriter la cité « Firdawsi ». La transgression a provoqué la tragédie. Après l’avoir transformé en un endroit habitable, les oiseaux avaient déserté et des rats bizarres sortaient et mangeaient des hommes. Ce lieu était aussi une étape de l’épreuve qu’il  devait subir, participant également à sa formation comme il l’affirmait : « cette douleur me faisait plaisir. Elle était pour moi une révélation, le début d’une espérance surhumaine, une espèce de nourritures spirituelles. Elle n’était pas de ces douleurs amères qu’on cherche vaille que vaille à anéantir, celle-là avait la douceur du miel et le doux piquant du piment. Elle repoussait les murs de l’horizon et écartait les voiles  de la peur et m’inoculait une puissance supérieure… » p.17-18. 

Voilà ce qui révèle déjà le personnage hors du commun de Babacar. Il y a aussi les personnages mythiques tels que Seynabou et Baba derrière lesquels se cachent d’autres aspects symboliques pour être en phase avec Jules Mambi Magnack lorsqu’il écrit ceci: « Celui qui veut lire des textes littéraires à la lumière de la mythocritique […] devra chercher, dans le corpus étudié, des références mythiques ou, plus précisément, ce qu’on appelle des « mythèmes » qui se définissent en fait comme les plus petits éléments mythiquement signifiant. »

Seynabou : l’énigme de ce personnage n’est trouvée qu’à la fin du récit à travers le personnage-auteur : « Je venais de tout comprendre. Je venais e comprendre que les orphelins de Seynabou étaient les oiseaux et que sa chambre mystique était aussi la chambre du secret. Je venais de comprendre pourquoi elle n’avait pas jamais souhaité se remarier et n’avait aucune relation avec la vie matérielle. Je venais de comprendre pourquoi elle me demandait de prendre toujours soin de Penda. Tout avait un sens » p.163. Elle est la sœur de Babacar tout échange avec son frère est révélateur. C’est elle que Nafi craignait. Elle osait dire la vérité à celle-ci. Elle a une chambre secrète et ce n’est qu’à la fin qu’on sait le motif. Toute tentative de Babacar de lui faire sortir de la misère où elle résidait était vaine. Elle ne voulait pas quitter sa maison. « A côté de la salle de bain, il y avait une pièce dont l’accès était interdit à toute la maison. » p.45 son discours était révélateur. C’est elle qui décide d’être le sacrifice pour que les oiseaux reviennent et que la paix perdure. 

Baba, dont le nom signifie littéralement « Père», n’a pas de nom propre : l’onomastique devient caractérielle. C’est le personnage qui réside dans les terres de Mame Koumba. Il intervient à chaque fois qu’une situation difficile se présente. C’est lui qui sauve Babacar après s’être embourbe dans le sol argileux. C’est lui qui lui remit la poudre pour se faire soigner. C’est lui qui révèle tout à Babacar. Il est comme un narrateur-conteur dans la tradition africaine, c’est-à-dire : celui qui assure la transmission communautaire du mythe. 

Les oiseaux, ils sont aussi symboliques que  Les terres de Mame Koumba. Ils participent à l’épreuve de Babacar. Ils sont les gardiens protecteurs du lieu. Les oiseaux vont quitter le lieu après l’implantation de la cité. Leur absence a provoqué le malheur et mène à la tragédie, leur retour impose un sacrifice humain.

Babacar : est comme quelqu’un qui est appelé par le destin. Après plusieurs années, il décide de changer son mode de vie. S’adonnant à une vie vouée à Dieu, il tourne vers la protection de la nature. Vers la fin Baba lui révèle qu’il était choisi pour succéder à sa sœur, Seynabou

Penda : elle est la fille de Seynabou donc la nièce de Babacar, ancienne détenue. Elle porte toujours les stigmates, aux yeux de Nafi qui ne veut pas que ses filles la fréquentent. Pourtant son emprisonnement est source de vouloir protéger sa cousine Fatou, qui le révèlera à son père : « Papa, le vol de bijoux dans la boutique, ce n’était pas Penda. C’était moi. Elle voulait me couvrir pour que vous ne soyez pas vulnérables » p.161. Tous ces éléments fonctionnent comme des adjuvants pour la protection du lieu. 

Les effets de stylistiques et esthétiques du mythe.

Divorce relève de l’hypertextualité : le mythe est hypotexte (texte antérieur, source sur lequel se greffe le nouveau récit ; cf. Palimpsestes de Gérard Genette). Tous ces éléments précités comme symboles récurrents, noms signifiants, des personnages et scènes à forte charge symbolique, sont des indices textuels qui participent à l’effet stylistique de la mythocritique. La trame actancielle est présente (héros, quête, opposant, adjuvant, l’objet de quête) sans oublier les métadiscours réflexifs assurés par le narrateur-personnage notamment sur la notion de temps, sur la nature, le monde matériel et la vie.

Le parcours de Babacar colle à juste titre avec la structure en trois grands mouvements de Joseph Campbell. Le mythologue américain dans Le Héros aux mille et un visages (1949), pour expliquer le monomythe, dégage une structure narrative en trois mouvements (La séparation, l’épreuve et le retour transformé) comparant des mythes et récits initiatiques. Ainsi nous voyons : La séparation : la scène de l’aéroport est le déclic qui l’éloigne de sa vie matérielle. L’épreuve : l’épisode du sol argileux, l’attaque des oiseaux qu’il décrit comme une « révélation » c’est l’épreuve initiatique au sens propre. Le retour transformé : sa nouvelle vie centrée sur Dieu, la protection de la nature et sa désignation finale pour succéder à Seynabou. Un autre indice est cette narration proleptique. Le lieu, les oiseaux et surtout le livre  sur la légende de Mame Koumba dans lequel était annoncée cette fin tragique. Ce qui donne des signes prémonitoires créant l’écho d’une réminiscence des œuvres africaines situées au carrefour de l’oralité aussi comme : Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma et L’étrange destin de Wangrin d’Amadou Hampâté Bâ. 

De l’amour au mariage passant par le divorce et la vengeance, l’éducation, la quête de richesse dans un monde moderne tout y est convoqué. C’est une panoplie de thèmes qui nous interpellent. Le mythe de Mame Koumba Bang est le support cadre du roman. Ce recours au mythe invite à une réflexion universelle sur le temps et la nature, la perte de l’identité et permet également d’interroger des structures plus larges : tradition, modernité et démontre la force imaginaire qui habite l’auteur à l’égard des romanciers « architectes » qui mûrissent l’idée en tête puis préparent le plan avant de prendre la plume. Ce roman mériterait son insertion dans la catégorie de roman-essai, un témoin du rapport entre la société et la littérature.

Papis Ann, écrivain poète 

Saint-Louis, août 2026

1 –  Magazine, Evènements francophones 02janvier 2020 par Fatou Kiné Sene.
2 – « Mythe, folie et représentation chez Ahmadou Kourouma et Tahar Ben Jelloun : analyse mythocritique de En attendant le vote des bêtes sauvages et Moha le fou Moha le sage », article du 27juillet 2024 p.3