
L’actualité littéraire internationale vient de nous offrir le spectacle affligeant d’une énième cabale qui, sous des dehors technologiques, cache en réalité les vieux démons de l’aliénation et de la suspicion systémique. À peine notre confrère haïto-canadien Thélyson Orélien se voyait-il décerner le prestigieux Prix du Roman Fnac pour son chef-d’œuvre C’était ça ou mourir, qu’une mécanique de dénigrement s’est mise en branle. À travers une fausse affaire concoctée de toutes pièces, des voix anonymes ont tenté de réduire son génie créateur à un simple algorithme en l’accusant d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle. Cette tentative de délégitimation d’une parole caribéenne vibrante, née des tripes et de l’exil, illustre à quel point les espaces de consécration occidentaux restent des terrains glissants où le mérite de l’opprimé est perpétuellement mis sous surveillance.
C’est précisément dans ce type de crise que la célèbre injonction de Bob Marley, « Libérons-nous de tout esclavage mental », prend tout son sens historique et philosophique. L’esclavage mental ne réside pas seulement dans la soumission passive ; il se niche dans notre dépendance absolue envers le regard de l’Autre pour valider notre propre excellence. Tant que les créateurs, intellectuels et écrivains du Sud global considéreront les lauriers parisiens ou new-yorkais comme l’acmé de leur reconnaissance, ils s’exposeront à ces campagnes de dépossession. Le jour où des distinctions portant les noms de géants africains et universels comme Nelson Mandela, Cheikh Anta Diop, David Diop, Léopold Sédar Senghor ou Joseph Ki-Zerbo seront jugées plus gratifiantes, plus prestigieuses et plus valorisantes par nos propres pairs et par le monde, alors seulement nous pourrons parler de souveraineté véritable.
Pour bâtir cette indépendance intellectuelle et matérielle, le véritable modèle de référence demeure le Japon, ainsi que le rappelait opportunément Bakar Touzani. L’histoire moderne montre que la nation nipponne a su s’approprier les outils de la modernité technique, travailler plus et mieux, tout en gardant farouchement son identité, sa langue et ses valeurs intrinsèques. Les Japonais n’ont pas eu besoin de s’occidentaliser l’âme pour s’imposer technologiquement ; ils ont puisé dans leur propre culture la discipline nécessaire à leur émancipation. L’Afrique et sa diaspora doivent s’inspirer de cette trajectoire : féconder le génie contemporain sans jamais sacrifier le patrimoine spirituel et éthique hérité des ancêtres.
Cette rupture ne sera possible que si les valeurs léguées par nos traditions, au premier rang desquelles figure la solidarité organique, cessent d’être de simples concepts abstraits pour être exigées en culte citoyen. Face aux cabales extérieures et aux tentatives de division, la solidarité doit s’imposer comme un impératif catégorique, une barrière de protection pour nos esprits et nos créateurs. C’est en érigeant ce socle de valeurs endogènes en norme sociale, culturelle et politique que nous cesserons d’être les spectateurs impuissants des polémiques occidentales pour devenir les uniques architectes de notre propre dignité.
Dr HC Idrissa Sow Gorkoodio
Écrivain et critique africain du Sénégal
