Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. 

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

Le roman est la production littéraire qui exprime sans doute toute l’étendue de la complexité de l’existence et de son histoire. Il ne se contente pas de raconter des événements : il fait entendre des voix, développe des points de vue, construit des intrigues et explore la conscience des personnages. C’est un genre particulièrement apte à interroger la société, les passions, les conflits moraux et les transformations historiques.

S’agissant du roman négro-africain, celui-ci se caractérise par le témoignage, l’engagement et une mixité entre l’oral et l’écrit. La spécificité du roman négro-africain est de convoquer une esthétique particulière, de déployer sa capacité de totaliser le réel, de s’inscrire dans une rupture culturelle, défiant le modèle occidental et en mettant en scène une forme de discours lyrique, permettant non seulement de restaurer l’unité perdue du monde, mais aussi de réagir aux sollicitations de l’histoire.

Et dans l’histoire littéraire africaine contemporaine, il existe des marqueurs illustres qui font basculer les conventions stylistiques et s’imposent comme des ruptures dans la construction narrative. 

Publié en 1968 et récompensé du Prix Renaudot en France, Le devoir de violence de Yambo Ouologuem est un récit historique unique en son genre, à la fois par son propos et par la longue polémique qu’il a suscité. Accusé alors de plagiat, Yambo Ouologuem, victime d’accusations orchestrées par l’intelligentsia française, se taira à jamais, refusant même de prononcer le moindre mot en français. 

Le devoir de violence débute de manière magistrale avec l’incarnation d’une langue qui va puiser dans les profondeurs de l’imaginaire africain. La plongée dans l’obscur tunnel de l’histoire est immédiate et le tableau se déploie comme une chevauchée qui se veut fantastique mais faisant fortement écho aux imprégnations du réel. 

Le roman raconte le charivari des empires africains avant l’arrivée des Européens, avec son lot de désirs de pouvoir et ses complots sanguinaires. Il dépeint une lignée aristocratique africaine qui, oubliant ses valeurs premières, construit son pouvoir grâce à la conquête, à la soumission des populations et à diverses formes de violence. Les chefs et les familles dominantes maintiennent ainsi leur autorité en contrôlant les croyances, les alliances, les traditions et les rapports sociaux.

L’arrivée de l’islam, puis celle des Européens, de l’esclavage et de la colonisation, ne mettent pas fin à ces violences. Ainsi, les pouvoirs successifs s’adaptent aux nouvelles circonstances pour conserver tous leurs privilèges. Les autorités coloniales s’appuient quelquefois sur les élites locales, certains dirigeants africains collaborent avec les colonisateurs afin de préserver leur position, tandis que la résistance subsiste en quelques terres sous l’éclat des armes. 

En quatre chapitres, l’auteur raconte les périodes déterminantes du récit africain. La Légende des Saïfs remonte aux origines et raconte l’évolution d’une dynastie de souverains qui, revendiquant la grandeur de l’empire, sont les principaux acteurs des intrigues et des manipulations pour le pouvoir, entraînant une violence inextinguible. Avec L’Extase et l’Agonie, le récit se transforme pour s’approcher de la période coloniale. Les dirigeants du Nakem doivent transiger avec les Européens, entre résistance, négociations et compromissions. Dans La Nuit des géants, les rapports entre les pouvoirs africains et les autorités coloniales se complexifient. Les rivalités, les manipulations et les ambitions individuelles continuent de déterminer le sort des populations. Enfin dans le dernier chapitre intitulé L’Aurore, à l’approche des indépendances, les espoirs de changement et les rêves d’émancipation se heurtent à la persistance des anciennes structures de domination. Les rapports entre les élites locales et les représentants de la puissance coloniale restent déterminants et les opposants sont écartés dans les cachots du silence. 

Le roman montre aussi que les populations ordinaires restent prises au piège de systèmes de domination qui changent de forme, mais qui continuent à produire l’injustice, la peur, l’aliénation et la souffrance.

L’écriture est ici âpre et fortement chargée du langage de la violence par des métaphores sanglantes sans concession. La stylistique est très enlevée avec des épisodes en prose, des scènes issues de la tradition orale qui mettent en scène des personnages comme au théâtre. La dramaturgie domine l’esthétique romanesque et cela donne au récit un tempérament hybride puissant entre mythe, imaginaire et captation du réel. 

Le Devoir de violence raconte, sur plusieurs siècles, comme une épopée rebondissante, l’histoire du peuple imaginaire de Nakem, situé dans une Afrique de l’Ouest fictive. À travers la destinée de ses dirigeants, de ses disciples et de ses habitants, Yambo Ouologuem décrit une société marquée par le désir du pouvoir, la violence, la domination, la cruauté, les rivalités politiques, la conquête de la richesse et l’exploitation des populations.

Mais Le devoir de violence est avant tout devoir de mémoire car sans la longue histoire du récit africain, la continuité historique n’est pas assurée. Ce que dénonce Yambo Ouologuem est la destinée tragique du continent africain, qui se veut aussi comme un récit universel de la tragédie de ceux qui collaborent, qui se soumettent, dans le seul but de se préserver, et qui renoncent à toute forme de dignité. 

Le Devoir de violence est un roman essentiel du paysage africain contemporain qui, malgré son effacement, porte en lui un message qui traverse le temps. Construit en rupture avec l’idéologie unilatérale d’un récit africain mythique ou celui de l’Occident sauveur, l’auteur propose une fresque historique sombre qui montre combien l’emprise aliénante assassine, comment la violence peut traverser les siècles, en soumettant et en affamant et se perpétuer sous différents horizons. Yambo Ouologuem invite le lecteur à examiner sans complaisance les responsabilités de tous, celles des pouvoirs africains tout comme celles des puissances coloniales et néocoloniales. Ainsi, son roman pose une question essentielle : comment construire une société véritablement émancipée lorsque les mécanismes de domination survivent aux changements artificiels des régimes successifs ? 

Le roman, par sa structure édifiante, est d’une confondante modernité car, par anticipation, Yambo Ouologuem pose la radicalisation dévastatrice de la globalisation des pouvoirs, dominée par des valeurs dénuées de toute humanité. 

La réponse semble se dessiner avec l’espoir ultime de l’abandon de la souveraineté qui étouffe, de la fureur du pouvoir, du capitalisme ravageur, de la brutalité intrinsèque aux gouvernances politiques qui pillent le patrimoine historique, social et culturel, qui s’enrichissent illégalement au détriment des populations et qui assèchent la terre au lieu de la féconder de ses richesses naturelles. 

Le devoir de violence, Yambo Ouologuem, Les éditions APIC, collection Résonances, Alger, 2009 (troisième édition).

Amadou Elimane Kane