
L’enfant prodigue s’est posé ce lundi, cet altiné, dirait le wolof (et le wolof, on le sait, a toujours chez lui le dernier mot, ou plutôt le premier, puisqu’il a fini par écrire d’abord dans cette langue pour « se traduire » ensuite, renversant le sens de la flèche que des siècles d’école avaient tirée dans une seule direction), l’enfant prodige devenu grand disais-je, s’est posé sur un morceau du Sénégal qui porte le nom prestigieux d’un pharaon. Il s’est posé, et déjà (je le soupçonne) il songe à repartir, car cet homme n’habite pas les lieux : il habite le mouvement lui-même, cette chorégraphie dont la littérature est l’un des noms.
B(B)D. Cette particule est à elle seule toute une histoire. Elle porte un prénom emprunté à un personnage de Sartre, donc un hommage à un Maître (on ne choisit pas impunément d’entrer en littérature sous le nom d’un autre). Elle tient ensemble, entre deux parenthèses, plusieurs hommes : le romancier, le journaliste, le militant. Le militantisme est l’une de ses Khadidja, une conteuse qui parle la nuit, devant un rideau derrière lequel personne ne répond, et qui parle quand même.
On voudrait entrer dans le monde borisien comme on entre dans une œuvre classique, avec des catégories classiques, par la grande porte. On s’aperçoit vite que la porte donne sur un pays (le pays de Ndoumbélane, aussi vaste et aussi farceur que celui de Rabelais). Ce pays a déjà été visité par deux Ubu coloniaux. Il y a celui de Jarry et celui de Ambroise Vollard, qui ont promené le Père Ubu sous les tropiques comme on exhibe un trophée. Boris a compris que la farce coloniale n’était pas finie : elle avait seulement changé d’acteurs. Ses présidents qui se maquillent devant le miroir, ses procès presque kafkaïens où l’accusé ignore la loi qui le condamne, sont les petits-enfants de ces Ubu-là.
Il y a dans ce monde des mythes sombres (Tamango, la terre rouge de Thiaroye, les os de Murambi) et des mythes lumineux (une reine qu’on cherche à Wissombo, un enfant dont le nom veut dire l’espoir). Il y a les ténèbres de l’Afrique, que Boris décrit sans fard. Et aussitôt la question vient, comme une accusation ou comme un piège : un Noir doit-il se critiquer ? S’il se tait, il est complice ; s’il parle, il est traître. Fanon avait déjà vu le piège, Yambo Ouologuem n’avait pas senti le piège. Boris en est sorti en changeant de destinataire. Il ne parle pas à l’Afrique pour plaire à l’autre rive, il lui parle à elle, devant elle, dans ses langues. Le piège était pour l’élite, celle qui méprise son peuple et crie à la trahison dès qu’on montre ses crimes.
Car l’Éthiopie (au sens où Senghor disait Éthiopiques, et Boris l’a assez contredit pour avoir le droit de lui reprendre le mot) n’est pas que ténèbre. C’est un feu qui résiste.
Il faut nommer ici celui qu’on oublie, cet angle mort de l’histoire de la littérature française : Cheikh Aliou Ndao. L’auteur de « L’Exil d’Albouri » avait écrit en wolof bien avant que cela devienne un combat visible. Il avait tenu la langue quand peu la tenaient. Quand Boris écrit « Doomi Golo », puis se traduit, il ne fonde pas seul une tradition : il rejoint un aîné, et il rend visible une route que Ndao avait déjà ouverte. La fidélité, chez Boris, commence là.
Fidèle, donc. Fidèle à son peuple, qui répond à des appels. Fidèle à ses vagabonds qui reviennent, à ses spectres qui ne quittent pas la maison. Fidèle à ses aînés, à ses langues, et à cette jeunesse d’écrivains qui ont grandi à son ombre et lui rendent aujourd’hui sa lumière.
Quatre-vingts ans d’homme, soixante-six ans de pays. Il faudrait des mots tendres, et les mots tendres sont difficiles pour qui a l’habitude du combat. Disons simplement ceci : ses livres nous ont appris à lire notre pays, et à l’écrire dans nos langues.
Edgar Morin a cette phrase : « Écoute la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe. » Boris a parlé des arbres qui tombent, et il ne s’est jamais tu. Mais il a aussi planté, et la forêt pousse sans bruit.
Cette cérémonie d’hommage n’est pas un point final. C’est un chapitre du Grand Roman, que nous continuons avec lui chaque fois que nous le lisons.
Salut au fidèle.
Bon anniversaire (décalé), Maître. Boubacar Camara
