
Poète,
Ces derniers jours, j’ai secoué le temps pour mettre du cœur dans tes écrits. J’avoue qu’il m’a fallu déployer le crépuscule, au fond de la nuit tarie, pour corrompre le silence infertile de mon âme. Plus d’une fois, d’ailleurs, j’ai tenté, dans l’étreinte de mes illusions, de partager avec toi mes impressions sur le sens symbolique et sur la circularité esthétique de ton écriture, après lecture de tes livres (pas tous). Mais je choisis sciemment de revenir, non de manière alternative, sur deux d’entre eux : La parole du baobab (Accoria, 1999) et Parfum de tamariniers (Lettres de Renaissance, 2021), deux recueils de poèmes.
Je fais fi de ta générosité littéraire et intellectuelle et me limite au seul fait qu’à ma connaissance, tu es l’écrivain du pays ayant écrit presque sur tous les auteurs sénégalais, de toutes les générations confondues, morts ou vivants. Pourtant, si l’on s’en tenait à la vastitude de ton œuvre, nul autre que toi ne serait plus méritant qu’on s’attarde sur l’étendue de son travail. Le tien, du reste, est colossal.
Certes, l’exercice auquel je me prête semble difficile, mais il n’est guère un fardeau posé sur mes frêles épaules ; tout au contraire, je me donne ce plaisir pour ne point trahir ma sincérité. J’écris sur des livres que j’aime, parfois sur des personnes que j’admire ; au-delà, je me tais.
Poète,
J’avais lu ton recueil de poèmes, La parole du baobab, un livre qu’une fille, dont je tairai le nom, m’avait offert par amour, bien avant que nous nous connaissions. Depuis, j’ai essayé, comme je l’ai fait avec les poètes Ibrahima Sall et Omar Khayyam, de m’aventurer dans la savane de ta poésie. Pour ceux qui transcendent les arcanes d’une rhétorique ordinaire, la poésie, au-delà d’un art, est un cercle restreint dans lequel des âmes trempées dans le mystère du mot se reconnaissent.
Pour ma part, ta poésie est un acte d’amour, de liberté et de renaissance ; une parole qui profane le silence dans le cimetière des incertitudes.
En effet, c’est une poésie éruptive, volcanique, dont les images, les signes et les rythmes refusent toute aliénation occidentale. « La parole du poète se veut toujours et partout rebelle », écris-tu. Pour quelqu’un qui a fréquenté Césaire, refuser ou se rebeller n’est presque pas une victoire. Cependant, tuer Césaire et Senghor dans la poésie, afin de frayer son propre chemin de vers, voilà une belle victoire pour un poète negro-africain. Cette victoire, c’est aussi la tienne. De la même manière que les lamantins s’abreuvent à la source de Simal, tu trouves dans ton Fouta natal la sève qui alimente ton inspiration poétique.
En outre, face à la futilité et à l’absurdité de l’existence, ta poésie trouve tout son sens, car elle nous relie à l’énergie végétale et ancestrale. On peut, à cet égard, se limiter à nos deux titres : La parole du baobab et Parfum de tamariniers. Parlant du tamarinier, le poète Ibrahima Sall écrivait dans son roman Les mauvaises odeurs : « Le tamarinier, arbre mythologique des djinns charitables, des génies véritables d’amour et de parole. » Au demeurant, cette phrase, chargée de symboles, est un creuset de signes lexicaux, une brèche entrouverte sur ton univers poétique : « arbre mythologique », « djinns », « génies », « amour », « parole.»
Invoquer les mânes ancestrales pour mettre du souffle dans le poème, puiser dans l’énergie végétale une musique que les mots seuls ne sauraient dire, « humer jusqu’à la transe tous les parfums de la mémoire » ; c’est à la fois polir une forme pharaonique et habiter la cosmogonie du poème ; c’est, enfin, enraciner l’esthétique dans la pérennité cosmique du langage.
Poète,
Que la voix des ancêtres guide tes rêves, et que le poème continue de vivre entre nous.
Fara Njaay
Poète-écrivain
Saint-Louis, le 28 septembre 2025
