par Abdoul Aziz Diop

L’européocentrisme a-t-il jamais eu droit de cité en dehors de l’Europe où l’usage accrédite l’idée selon laquelle “la culture, les normes et les valeurs” européennes sont supérieures à celles des autres parties du monde ? Rien n’est moins sûr pour celui qui ratisse large et dont le ratissage conduit parfois même à ce qu’on pourrait appeler, en exagérant évidemment, afrocentrisme.

Deux philosophes – le Français  Régis Debray et le Sénégalais Mamoussé Diagne -, surprennent plus d’un à travers l’idée qu’ils se font de la transmission de l’information.

Régis Debray

Debray dit de la médiologie dont il est l’inventeur qu’elle n’est pas une doctrine ; elle n’est pas non plus une morale. Elle n’est même pas une nouvelle science. Elle est une méthode d’analyse pour comprendre la transmission dans la durée de l’information.

On se conduit en médiologue lorsque l’on tire au clair les relations entre les fonctions sociales supérieures (religion, art, politique, etc.) et un système technique de communication comme la saisie, l’archivage, etc.

Mais de tout ce que propose Debray avec rigueur, nous nous contentons ici des trois âges de l’Histoire qu’il a circonscrits en insistant sur les sources principales des messages, les destinataires, les modes de transmission et les sujets ou objets valorisés à travers les liens qui se nouent entre les messagers et leurs cibles privilégiées. Le premier âge – la logosphère –, est celui de la transmission orale des textes par le clergé en direction du sujet à commander dont la particularité est de ne jamais contester le dogme. La forme de transmission – la prédication –, valorise un saint. Le second âge – la graphosphère –, est celui de l’écriture imprimée dont use l’intelligentsia pour atteindre le citoyen à convaincre par le truchement de la publication valorisant un héros ou une idée. Le troisième âge enfin – la vidéosphère –, est celui de l’audiovisuel, canal par lequel les médias se disputent le consommateur à séduire pour valoriser, à titre d’exemple, la star politique bien obligée d’apparaître. “Gouverner, c’est paraître” (COTTERET, PUF, 1991).

Et depuis que les connexions à l’Internet se chiffrent en centaines de millions à travers le monde, les internautes – indépendamment des cursus bons et moins bons des uns et des autres –, ont investi un nouvel espace – la blogosphère -, imposant du coup un nouvel âge d’or de l’information où les modes de transmission piochent dans ceux des trois premiers âges et brouillent les pistes de la valorisation. Tout part de l’internaute ; tout revient à l’internaute souverain.

Mamoussé Diagne

Dans sa note de lecture sur l’essai du philosophe de l’oralité Mamoussé Diagne intitulé “Critique de la raison orale – Les pratiques discursives en Afrique noire (éditions Celhto-Karthala-IFAN, Niamey, Paris, Dakar, 2005), Amadou Élimane Kane nous gratifie de 6 occurrences du mot “Tansmission” dont voici les emplacements dans le texte :

  1. L’oralité ne serait-elle pas, malgré son caractère volatile, une production figurative de l’histoire, de la mémoire et de la transmission ?
  2. Il énumère les différentes formes orales qui contribuent au discours et à la transmission orale : le proverbe, la maxime, la devinette, l’énigme, le conte, le mythe, le théâtre avec le déploiement du processus archéologique de la raison orale.
  3. Ainsi les facteurs de dramatisation, l’expérience narrative, la ruse de la raison orale sont des éléments contribuant à la communication du discours et à la transmission d’une vérité, d’une morale et de valeurs préhistoriques qui se recomposent en fonction d’une raison spatio-temporelle qui fait appel à la fois au réel, au surréel et à l’imagination.
  4. Il convoque ainsi plusieurs modes de transmission orale : la poésie, les récits historiques, les chronologies, la généalogie, les réseaux de l’oralité pour une édification du mémorable.
  5. C’est pour cela aussi que l’on peut considérer le récit épique comme le fondement de l’histoire dans la plus pure tradition orale puisqu’au commencement, et dans toutes les civilisations antiques, la parole était au centre de la transmission et de l’histoire.
  6. Ainsi, afin de pérenniser la transmission d’une civilisation à vocation orale, il existe plusieurs sortes d’adjuvants qui servent à combler le silence, la mort et l’oubli.

Il ressort du répertoire de Kane que l’oralité chez Diagne est à la fois une “production figurative”, un vecteur à travers plusieurs modes et un instrument de pérennisation de la transmission.

En définitive tout se passe comme si la médiologie chez Debray est à la transmission qu’elle permet de comprendre ce que l’oralité chez Diagne est à la transmission qu’elle dissèque. La dissection permet, elle, de comprendre encore plus en perçant le mystère de ce qui est disséqué.

Deux philosophes contemporains – Debray et Diagne que tout semble séparer-, boxent dans la même catégorie avec peut-être même une bonne longueur d’avance de Diagne. Une fois encore, l’européocentrisme est, dans le meilleur des cas, un artifice pour juste faire douter le reste du monde de son avance dans bien des domaines. Et souvent même dans le domaine de la pensée primordiale.

Qui mieux qu’Amadou Élimane Kane nous situerait l’oralité, si chère à Diagne, dans les quatre sphères (logosphère, graphosphère, vidéosphère et blogosphère) et à l’intérieur de chacune desquelles le médiologue désigne le mode de transmission ? En tout cas pas moi qui suis redevable à celui dont la plume fait assidûment écho aux “belles feuilles de notre littérature” dans les colonnes de ce portail.