
Celui qui a écrit ces lignes n’est plus… André TERRISSE nous a quittés un soir de réveillon… le 31 décembre 1971.
Educateur, homme de lettres, s’intéressant à tout et à tous il s’était intégré dans notre société et la comprenait, la sentait. Ce témoignage qu’il a porté sur Kiné Kirama FALL, jeune poète qui se cherche encore, ce témoignage a donc une valeur toute particulière. Que le souvenir demeure…
Je suis heureux aujourd’hui de rencontrer en Kiné Kirama FALL, un authentique tempérament poétique, avec ses souffrances intimes, ses élans, ses émois, ses interrogations. Kiné Kirama FALL n’a pas la prétention d’assumer les douleurs d’un peuple ou d’un continent : elle porte en elle son drame, celui de tous les hommes, le drame d’exister.
On est frappé soudain de passages dont le bonheur d’expression est indiscutable, comme si une sorte d’élan interne, bousculait et ordonnait soudain les mots. Je citerai au hasard :
« Belle belle et brune
c’est un don du ciel ».
Ou encore :
« Devant l’arbre d’amour je me suis arrêtée
je ne saurais rien graver sur ton tronc
saigne ton écorce de mon seul nom
sans celui de la personne que j’aime
Je ne veux pas aimer encore ».
Mais l’inspiration de Kirama ne s’attarde pas à ces problèmes sentimentaux. Elle est sollicitée par des interrogations plus profondes. La mer, le ciel, le vent, l’incitent à des réflexions d’ordre métaphysique, et c’est en ce domaine de l’analyse profonde et même mystique, que les dons certains de l’auteur s’affirment.
« Je vais vers la mer
et me donne à ses vagues ».
Mais ce contact physique est vite dépassé :
« Tu fais vibrer mon cœur
par tes chants intarissables
et pénètre les coins
les plus obscurs en moi
où je garde mes lassitudes ».
Cet émerveillement devant la force des éléments ne va pas sans interrogations :
« Dis-moi je t’en prie
où tu puises le renouvellement
de tes fougues jusqu’au crépuscule ? »
et elle demande au vent :
« Où vas-tu finir tes colères ? ».
Parfois le bonheur d’expression est tel, lorsqu’elle parle de la mer ou du soleil, que l’on ne peut s’empêcher d’évoquer… Éluard :
« Elle avait ouvert l’œil au soleil
qui l’emprisonne tout entière
en une nappe de brillant :
elle daigne danser la danse des étoiles ».
Mais ces interrogations devant les forces du monde, cachent une angoisse personnelle :
« Toi qui es une autre moi,
qui es-tu ?
Je me cherche et je ne sais pas qui je suis
Je reste un mystère pour moi ».
Ces interrogations — il est remarquable que de nombreux vers soient interrogatifs — aboutissent à la recherche du refuge mystique :
« Je sais mon Dieu
que nos yeux ne voient pas
plus loin que nos désirs ».
Il faut donc regarder au-delà :
« Quand Dieu viendra à mon secours,
de mon obscurité
il me fera une aurore. »
Ce Dieu souhaité a-t-il résolu les angoisses du poète ? Le lecteur s’interroge à son tour. Tantôt, comme dans le poème « Ce matin à la plage » on découvre une inquiétude dramatique, où le psychiatre découvrirait sans doute le goût de la mort, puis soudain, l’obscurité se déchire :
« Mais par dessus tout,
par dessus tout, j’aime mon Dieu,
quand s’évanouissent les ténèbres de l’aube ».
Il y a dans ce modeste recueil, une âme sincère et profonde qui se cherche, maladroitement parfois, merveilleusement en de courts passages. Kiné Kirama FALL s’interroge beaucoup, elle nous pose également bien des interrogations.
« Les blessures des temps passés
voilent encore nos yeux
que fertile soit le chemin futur ».
André TERRISSE
Magazine AWA
Poème : La mer
Peux-tu me dire
Toi qui règnes au dessus du sable
Où s’enfoncent tes racines ?
De quel côté gardes-tu tes réserves ?
A part le Roi de toutes les gloires
Dieu unique
Sur terre et aux cieux
Qui t’a commandée une fois dans ta vie ?
Qui peut t’évaluer en gouttes ?
Te peser sur une balance
Compter la rosée ou la pluie
Quand le ciel t’accable de pleurs.
Inépuisable de force,
Tu gardes toujours ton prestige
Même quand tout ce qui flotte
Vogue sur toi.
Oh mon Océan aussi mystérieux
Que tout ce que renferme mon cœur
Aussi attirant qu’une rose
Posée sur la joue de l’aurore,
Tes complaintes ont rompu le cœur du vent
Qui emporte tes messages comme une balle.
J’aime tes rives calmes ou fougueuses
J’aime te voir éveillée ou endormie
J’aime jusqu’à tes colères sauvages
Quand mes yeux se posent sur toi
Que j’entends le battement de ton cœur
Tu inondes de lumière mon esprit
Même si mes yeux s’éteignent de chagrin.
Poème : Le soleil dans le cœur
Je suis née avec l’espoir de toi au fond du cœur
J’ai dû rêver de toi dès mon berceau
Dans mes premiers balbutiements
Dans mes soifs de boire au sein de ma mère
Dans mes pleurs pour être bercée
Dans mes douleurs d’enfant
Dans le jardin au petit matin
Couchée dans mon berceau
Ma joie de t’avoir était
Dans mes battements de paupières
Dès que je sentais ton premier souffle
Pour te dire déjà
Dans mon langage
Que je suis née avec le désir de t’avoir
De construire une demeure au fond de moi
Pour t’emmurer vivant jusqu’à la fin des jours
Maintenant encore je compte le temps
Qui nous sépare déjà
Quand le soir venu sans nul regard en arrière
Tu t’en vas vers une porte
Que je ne puis voir ici bas
Pour aller je ne sais où
En courant sur des nappes de nuages
Mortelle
Quand je retiendrai mes pas
Au seuil de l’inconnu,
Même en cet instant
J’aurai ton nom au bord de mes lèvres
Ton image au bord de mes yeux clos
Avec l’espoir qu’à mon dernier souffle
Je t’emporte encore avec moi
Dans les mystères de l’éternité.
Kiné Kirama FALL
