
Mariela Cordero est une poétesse et traductrice vénézuélienne. Elle œuvre, entre autres, avec générosité et énergie à la découverte de la poésie africaine francophone grâce à ses traductions. La longue nuit des meutes est paru en 2025 aux éditions Sénégal Njaay dans la traduction de Stéphane Chaumet. Ce recueil a d’abord paru en Espagne en 2023 aux éditions Editorial Nautilus.

La longue nuit des meutes cartographie une chasse rituelle où proie et meute se confondent dans une chorégraphie circulaire (pour découvrir un autre univers rituel, celui de la fille Yagua et du monde matsès, lire ma lecture du recueil de Pascale Petit, Fauverie). Sa poésie puissante et organique orchestre un rituel sanglant au cours duquel le corps est l’offrande.
Une poésie à mystères
La poésie de Mariela Cordero agit par effraction : nous voilà plongé-e-s dans les arcanes d’une expérience chamanique. Auparavant, il nous faut tout abandonner, savoirs, croyances et identité illusoire. Le recueil s’ouvre sur cette dépossession fondamentale, seule à même de nous ouvrir les portes de cette « longue nuit » : « Désormais / tu n’as plus de nom. »
La chasse sacrée chorégraphie une « danse circulaire » où il faut mourir à soi pour accéder au centre. Le cercle, forme primitive puissante, annihile toute pensée binaire. Il reforme cette complétude primaire où vie et mort ne sont que la même face d’un perpétuel renouvellement : « Ton unique religion / est la voracité du centre ».
Cette « danse circulaire » se déploie tout au long du recueil, elle donne l’impulsion d’un mouvement effréné où le corps s’éprouve dans le rite. Elle est « La danse impossible et transparente », celle qui « [transforme] le sang en parfum ». Elle se pare des vestiges d’un antique massacre qui hante tout le poème. Elle donne accès à une autre perception de la matière et tout comme la poétique de Pierre-Jean Jouve qui est cité en exergue du poème « Le Festin irréductible », elle donne corps à des visions que l’inconscient ou le langage des rêves sécrètent.

L’initié-e
La voix poétique nous initie donc à une longue nuit de chasse, trace d’un antique massacre « la nuit exhale de lents dépeçages / sur des provinces voraces. ».
Nous assistons en voyeurs primitifs, tels ces vieillards épiant Suzanne, au rite initiatique d’un « tu » s’abandonnant aux pulsions de la meute. Dans cette « danse », la voix poétique se joue de l’initié, « tu brûles, soumis dans la leçon perpétuelle » et elle signe parfois sa défaite quand elle révèle le combat de la Lumière avec les chasseurs : « A la fin du combat / la défaite fut tatouée dans leurs yeux ». Ce faisant, elle dévoile les visions primitives et dessine la liturgie d’un Eros en quête de blessures et de sacrifices : « cherche la douleur incrustée / l’éclat ferreux d’aimer être blessure ». Face à l’initié, se dressent des figures féminines, en premier lieu celle de la poétesse. « de la perturbation d’une mer de feu / émerge la silhouette féminine / la plus redoutée ». Elle est « sœur de la nuit » et du « rêve ». Elle prend forme sous les traits de Sémiramis, princesse guerrière, elle congédie les figures d’Eve, la fautive, et d’Isis « noyée / dans ses propres eaux mystérieuses ».
Elle ne s’embarrasse pas des contradictions portées par une vision étriquée où les contraires s’opposent. À l’image du cercle, elle réunit les forces opposées : elle est chasseresse et proie, aimée et victime, aimée et morte : « se livrer / comme on se livre à la mort ».
Seule, elle reconnaît les signes de la transformation : « tout ce qui fait bouger ton sang / t’ a transformé en un autre ».
Une poésie de la cruauté
Les pulsions érotiques se tressent aux pulsions mortifères. Elles se révèlent dans la place de choix occupé par le sang et la blessure première : cette « défloration qui jamais ne sera ». Le sang jaillit dans des rites initiatiques tel ce bain premier des chasseurs : « Beaucoup se sont guidés à l’odeur / désirant nager dans un fleuve rouge convulsif ». Il coule abondamment comme une « marée desang », il recouvre tout jusqu’à devenir territoire « tout fut sang / au pays que tu aimes ». Il abolit les frontières fragiles entre vie et perte : « le sang est une cicatrice qui traverse l’air ». Il vivifie la parole et recouvre tout « d’un rictus de bestialité ». Il nourrit également un imaginaire du féminin vampirique : « [la silhouette féminine] est assoiffée du vin de tes jours / et désireuse du cœur de ton avenir ».
Et cette poétique de la bestialité se déploie dans une cosmogonie débarrassée de « l’incessante respiration de ta morale sans fissures ». La nuit, en premier lieu, est la scène d’un massacre perpétué et répété, « la nuit exhale / de lents dépeçages / sur des provinces voraces », scène d’une non-épiphanie où le chasseur s’avère être la proie comme le révèle le dernier vers du recueil : « tu étais la proie ». L’eau – « rivière musicale », « fleuve rouge », pluie – et ses déclinaisons, l’humide ou le mouillé, libère les pulsions érotiques « on voudrait déchirer le corps / renverser les nerfs » révèle la voix poétique car « ta hâte est une rivière musicale ».
Au terme du recueil, après avoir révoqué l’influence de l’histoire (« ne vois pas dans ma chair l’épitomé d’un pays / ensanglanté »), la poète s’adonne à une cartographie intime où le corps se lit à l’aune d’une topographie de la désolation. « Corps public » sacre le rapport troublant de la géographie à l’organique : « je n’habite pas un pays, j’habite un corps / kidnappé / qui danse avec le massacre / et engrossé par la plus abjecte des meutes ». Difficile de ne pas lire ici justement le refoulement de l’histoire. Peut-être est-ce une manière d’habiter, ou d’être possédée par l’histoire dans sa matérialité, d’abandonner le caractère didactique du précis d’histoire pour se livrer à la sanglante présence de cette mémoire qui est toute territoire, pays-corps ?
Cette plongée dans la nuit des chasseurs donne à voir dans des visions puissantes et profondément ambivalentes une mémoire du massacre qui habite le pays-corps de la voix poétique. Mais cette catabase est traversée de fulgurances telle la « Beauté » ou la « Genèse », titre de deux poèmes qui annoncent l’aube espérée, « j’attends que l’aube / nous stupéfie avec l’évidence / et que tous deux, / ce corps où j’habite et moi / survivions / à la longue nuit des meutes ». Se lit alors en filigrane la profonde foi dans le pouvoir de la poésie qui se nourrit et qui traverse cette descente aux enfers primitifs.
Amel Boudali
