
RAS-LE-BOL
Il y a deux mille ans,
Dans un éclat d’effroi et de rage,
Le Verbe incarné s’écria :
« Vous avez fait de la maison de mon Père
Un marché de honte et de commerce ! »
Aujourd’hui, au XXIe siècle,
C’est à vous, femmes, que je parle.
Vous qui portez la matrice,
Sanctuaire où l’invisible devient chair,
Mémoire vivante du mystère de la vie.
Et pourtant,
Vous avez réduit la Journée internationale
Des droits de la femme
A une mascarade de festivités,
Un carnaval de pagnes de couleurs
Indigo, rougeâtre, bleuâtre, jaunâtre, rosâtre, blanchâtre
Qui brillent et s’éteignent
Dans le néant de l’oubli.
Que dis-je ?
Cette journée, mémoire de luttes et de sang,
S’est changée dans vos mains
En ivresse vulgaire,
En prouesse sexuelle tarifée,
En rire éteint au goût de bière de maïs.
J’ai la rage !
Avez-vous oublié ?
Cette journée n’est pas une fête,
Mais un cri !
Un cri venu de celles
Qui ont donné leur vie,
Qui ont payé de leur âme et de leur chair,
Pour qu’aujourd’hui vous respiriez un peu plus librement.
Et vous ?
Que faites-vous de cet héritage ?
Vous revêtez vos hanches de chaînes dorées,
Vous noyez vos lèvres d’alcool,
Jusqu’à tomber ivres morts dans les bras de Morphée.
Femmes ! Où sont vos droits ?
Où est votre dignité ?
Réveillez-vous !
Déchirez vos pagnes,
Ravivez vos mémoires,
Redressez vos voix.
Car le cri des ancêtres
Ne doit pas s’éteindre dans vos rires creux,
Mais éclater en tonnerre
Dans vos poitrines de feu.
Autrice congolaise, juriste de formation, slameuse et entrepreneure culturelle, Gilberdène Amour Madouka s’impose comme une voix engagée de la scène littéraire africaine contemporaine. Lauréate du concours de poésie de l’Union Européenne en République du Congo pour La Symphonie Macabre, elle poursuit une œuvre traversée par les questions de dignité, de mémoire et de droits humains.
Avec « RAS-LE-BOL », elle frappe fort.
Le texte de Gilberdène Amour Madouka ne demande pas la permission d’exister. Il s’appuie sur une structure binaire : le rappel du passé (le sacrifice des ancêtres) face au vide du présent (les rires creux).
Le style « slam » transparaît dans l’urgence des verbes à l’impératif : « Réveillez-vous ! », « Déchirez vos pagnes ! », « Redressez vos voix ! ». C’est une poésie du corps, où la poitrine doit devenir « de feu » pour porter un « tonnerre » capable de briser le silence des habitudes.
Dès les premiers vers, le ton est donné. Une référence biblique — le Christ chassant les marchands du temple — ouvre le texte. Ce parallèle n’a rien d’anodin : il place la Journée internationale des droits des femmes au rang d’espace sacré profané. La dénonciation est immédiate, frontale, presque prophétique.
Mais ce n’est pas aux institutions que l’autrice s’adresse. C’est aux femmes elles-mêmes.
Dans un XXIᵉ siècle saturé de symboles et de célébrations, la poétesse déplore la transformation d’une journée de lutte en carnaval festif. Les pagnes aux couleurs « indigo, rougeâtre, bleuâtre » deviennent le symbole d’une commémoration vidée de son sens. La mémoire des combats, « de luttes et de sang », s’efface derrière l’ivresse et la superficialité.
Le texte emprunte au slam son énergie et sa scansion. Apostrophes, interrogations, injonctions :
« Femmes ! Où sont vos droits ? »
« Réveillez-vous ! »
On entend presque la voix sur scène, la respiration haletante, la colère contenue qui explose.
Le choix du titre — « RAS-LE-BOL » — assume une posture d’exaspération. La poésie ici ne cherche ni la douceur ni la consolation. Elle dérange. Elle accuse. Elle provoque. Certaines images sont volontairement brutales, comme pour secouer les consciences. Le rire devient « éteint », la fête une « ivresse vulgaire ».
Ce parti pris est risqué : en interpellant directement les femmes, le texte frôle la controverse. Peut-on reprocher aux victimes d’un système les dérives qu’il produit ? La question mérite débat. Mais c’est précisément cette tension qui donne au poème sa force journalistique et politique.
Car « RAS-LE-BOL » n’est pas un poème de célébration. C’est un rappel. Un réveil. Un avertissement.
La dernière image — « éclater en tonnerre / Dans vos poitrines de feu » — transforme la femme en puissance élémentaire, en énergie capable de renverser l’ordre établi. La colère se mue en appel à l’action.
Dans un contexte où la Journée internationale des droits des femmes oscille souvent entre marketing et militantisme, le texte de Gilberdène Amour Madouka vient poser une question simple et dérangeante : que reste-t-il du combat ? « RAS-LE-BOL » est un texte de rupture. Il ne célèbre pas la femme « fleur » ou la femme « parure », mais appelle à la renaissance de la femme « combat ». Gilberdène Amour Madouka signe ici un texte qui, loin de chercher les applaudissements, cherche l’éveil.
Une poésie qui refuse le confort.
Une voix qui réclame mémoire et responsabilité.
Un cri qui ne demande pas à être applaudi, mais entendu.
