
Ce silence est d’abord celui des hommes peu présents et réduits à leur passage obligé au bar Ekang « …le premier arrêt des fonctionnaires revenant du travail, et le dernier avant d’aller chicoter leurs gamins et gronder leurs épouses! ».
Un véritable cauchemar pour les femmes obligées d’être des funambules … ou encore des slalomeuses pour contourner la mort sociale qui les guette à chaque pas, le prix à payer pour avoir cette fausse perception de la liberté…Contrairement aux apparences ce roman est d’abord un hommage à la femme. La femme, notamment africaine dans ses luttes de tous les jours, cette femme qui est résilience, bagarreuse, courageuse et qui est surtout pourvoyeuse non pas simplement de l’amour, c’est dans son ADN … mais celle qui est surtout pourvoyeuse des besoins élémentaires de la famille. Cette femme dépositaire et receptacle de tous les coups durs de la vie… et de ceux des hommes peu prompt à assumer leurs responsabilités . Et pour cela, la femme est prête à tout quitte à accepter de se faire battre, de faire violence à sa féminité à son être et à sa dignité pour préserver sa famille ses parents et sauver ce qui peut l’être de ses enfants. Cette femme qui subit les rigueurs du climat, l’austérité économique, la rigueur des saisons sèches et la rudesse voire les caprices des hommes. Les premières victimes directes de la récession économique, du chômage…et de la mauvaise conjoncture économique.
Autant dire que dans ces conditions Dieu même semble abandonner la femme… et pourtant…
L’auteure à travers son récit nous fait des descriptions très précises de l’environnement dans ses moindres recoins,en passant par des détours permettant de passer en revue Bonabel, cette ville gangrenée par le chômage, la mendicité, la corruption dans ses multiples facettes, le chantage voire l’extorsion de fonds, et les pasteurs ou autres « prophètes dans leurs églises ne sont pas épargnés…
La prostitution occupe une place centrale à travers l’histoire de Cocotte, … Il y a aussi le pouvoir hautement corruptogène de l’argent, manipulé surtout par des hommes qui n’ont aucun sens de l’éthique et de la morale, bafoue tout sur son passage y compris les moeurs ou l’honorabilité léguée par ses ancêtres et cela surtout dans une communauté où « la dépression est un tabou », tout le monde joue le jeu de la vie qui mérite d’être vécue. Á aucun moment l’on ne s’interroge sur l’utilité de la vie. Il faut croire que l’auteure a fait le choix de trouver le beau partout y compris dans la puanteur, dans la laideur…et même dans l’innommable!
Ce roman pose aussi la question des multinationales dans leurs combats contre les petites structures locales. Des luttes qui aboutissent à des conséquences sociales désastreuses; mais aussi des décisions de gestion ayant des répercussions terribles impossibles à mesurer sur le terrain social. Dans la bataille du lait on y découvre au-delà des conséquences sociales destructrices, une manipulation criminelle couverte par le marketing ou la Com… plus le respect et la transparence sont évoqués, plus le faux et la manipulation deviennent évidents dans la réalité…
La foi revient systématiquement au point d’énerver car dans des situations les plus difficiles, les moins inextricables ces gens gardent espoirs et continuent de prier…
Il ne serait pas exagéré de parler d’une véritable radioscopie de la pauvreté dans ses ressorts intimes, dans son économie et dans ses fidélités en … amitié. Une pauvreté dans laquelle ces personnes s’accommodent tant bien que mal avec une espérance qui dépasse l’entendement.
Des femmes admirables qui le sont restées pleinement tout en jouant ce rôle naturellement dévolu aux hommes le tout sans changer de sexe!
La mort de Stan! Une mort symbole de violences faites aux femmes, une violence physique qui n’est que l’expression de l’aboutissement d’autres actes tout aussi dégradants : le refus à l’éducation à l’autonomie le tout enrobé dans sa propre insécurité, celle de l’homme bien entendu … Elle est aussi le symbole de la femme qui s’est réveillée qui réalise finalement que rien ne vaut la dignité même dans la plus grande indigence.
Au-delà de tout cela, ce roman nous invite de façon insidieuse à l’empathie mais également à être plus humble en évitant autant que possible de juger à partir d’un élément, d’une séquence alors que les causes pourraient être lointaines, les ramifications multiples et incontrôlables … À l’évidence on en sort avec un plus grand respect des prostituées qui assument leur état. C’est aussi le symbole de la résilience et de la combativité des femmes face à la pauvreté qui est finalement la première des violences… Le tout dans une forme de dualité haine, amour, désespoir, grande espérance, frustration, sensualité, colère, vexation, oppression…dans un monde où le cynisme d’un système politique complètement destructeur a une présence permanente …
Moussa Bèye
Montréal ce 06-06-2025
