Par Cheikh Moussa Dienne Maître coranique et écrivain 

Résumé

La littérature africaine des périodes pré- et postindépendance s’est souvent donnée pour mission explicite de réhabiliter les cultures africaines, de résister au racisme ou à l’hégémonie culturelle occidentale et de vulgariser les us et coutumes des différentes ethnies africaines. Pourtant, malgré un riche corpus d’œuvres marquées par l’esprit de la Négritude, de l’Authenticité, des luttes de libération ou du Panafricanisme, la tendance entamée depuis déjà des décennies montre une uniformisation culturelle mondiale dominée par des modèles occidentaux. Cet article essaie d’analyser le décalage entre ambitions littéraires et réalités socioculturelles, et d’interroger la place des littératures africaines dans un monde actuel globalisé. En même temps, il appelle avec insistance à un dépassement de la littérature de revendication ou de contemplation à une littérature de construction, de transformation au service du mieux devenir des peuples.

Contexte historique et idéologique

La littérature africaine des débuts du 20 ème siècle jusqu’aux années 90 s’est globalement inscrite dans plusieurs mouvements structurants :

  • La Négritude : affirmation de la valeur intrinsèque des cultures africaines face à l’égocentrisme et au racisme colonial surtout français. 
  • La mise en lumière des us et coutumes africains – mariage, initiation, parenté, sagesse – souvent dans un dialogue ou un conflit avec les valeurs occidentales ;
  • L’Authenticité : valorisation des traditions et rejet ou adaptation des modèles occidentaux imposés. Au Zaïre on est allé jusqu’à changer les noms d’origine occidentale.
  • Le panafricanisme : refus de la « balkanisation » de l’Afrique, en vue de la création d’entités politiques fortes et d’une unité face aux tentations hégémoniques de l’Occident.
  • La dénonciation du colonialisme et du néocolonialisme, notamment à travers les figures de l’élite dévoyée, de la corruption politique ou de l’aliénation culturelle ;
  • La résistance face à la mondialisation des esprits, perçue comme une extension du projet colonial par d’autres moyens modernes.

Les publications dans tous les genres littéraires étaient ainsi nécessaires. En effet, ils ont posé les jalons d’une reconquête de la parole.

Une littérature de légitimation : Entre cri, résistance et uniformisation : tentative de bilan critique de la littérature africaine militante

La littérature s’est imposée comme un pilier de la renaissance intellectuelle du continent. Porteuse de luttes, de mémoire, de résistance culturelle et d’affirmation identitaire, elle a joué un rôle de premier plan dans l’édification des consciences. À la suite de René Maran, à travers les plumes puissantes de Damas, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, David Diop, Chinua Achebe, Mongo Beti, Wolé Soyinka, Ngugi wa Thiong’o ou encore Cheikh Hamidou Kane, etc. etc., la littérature africaine s’est fait cri de ralliement, chant de douleur, hymne à la dignité retrouvée.

Ces productions visaient à vulgariser les us et coutumes, réaffirmer la dignité culturelle et mobiliser contre l’aliénation. Elles se présentaient comme une littérature de résistance et parfois de combat, destinée à accompagner les mouvements d’émancipation ou « d’enracinement et d’ouverture » pour reprendre une expression aimée de Senghor.

Les thématiques dominantes ont été profondément marquées par l’urgence historique. Il fallait démontrer que l’Afrique avait une culture, une histoire, une humanité propre. Il fallait répondre aux représentations coloniales déshumanisantes. Il fallait réhabiliter des identités niées.

Ces récits étaient nécessaires. Toutefois, ces récits n’ont pas tous su évoluer avec les mutations sociétales profondes de l’Afrique contemporaine. La répétition des mêmes thèmes a parfois vidé la littérature de sa capacité à anticiper, à innover, à inspirer.

Acquis et réussites

On peut identifier plusieurs acquis dont :

-Réhabilitation des imaginaires africains : Les auteurs ont donné une place centrale aux mythes, proverbes, figures historiques et traditions orales africaines, longtemps dévalorisés par l’idéologie coloniale.

-Formation d’élites intellectuelles engagées : Les universités africaines et diasporiques ont intégré ces textes dans leurs programmes, forgeant des générations conscientes des enjeux identitaires.

-Ouverture à un lectorat international : Les traductions et prix littéraires ont diffusé ces voix sur la scène mondiale.

Limites et causes d’un échec relatif

Cependant, l’observation sociologique actuelle révèle que les jeunes générations africaines, y compris dans les pays ayant adopté des politiques culturelles volontaristes (par exemple l’interdiction de la dépigmentation au Sénégal sous Senghor ou la politique d’« Authenticité » de Mobutu au Zaïre), tendent à adopter des modèles esthétiques, linguistiques et comportementaux issus de la mondialisation dominée par l’Occident. Malgré une forte imposition politique, la jeunesse urbaine restait attirée par les références étrangères, notamment dans la mode, la musique et le sport. En Afrique australe post-apartheid, un fort discours identitaire n’a pas empêché l’industrie publicitaire et télévisuelle d’accélérer l’intégration de codes occidentaux.

Cette tension entre volonté de résistance et réalité d’assimilation pose la question : la littérature de cri, de résistance et de vulgarisation a-t-elle réellement atteint ses objectifs face à ;

  • 1- L’Hégémonie des industries culturelles globalisées

Les médias, le cinéma hollywoodien, la musique pop et les réseaux sociaux produisent des imaginaires standardisés. Achille Mbembe souligne que cette globalisation engendre une « circulation accélérée des signes » qui dilue les singularités.

  • 2- La Barrière linguistique

La persistance des langues coloniales comme médium principal limite la portée populaire des textes, rendant leur réception inégale dans les espaces ruraux ou non scolarisés.  Dans beaucoup de pays seule une minorité est lettrée dans les principales langues de publication. À côté de cette barrière, se dressent la relative cherté des livres par rapport aux pouvoirs d’achat ainsi que le poids encore réel de la tradition orale.

  • 3- La Transformation des aspirations sociales

Les jeunes générations adoptent des codes esthétiques et des modèles de réussite globalisés, parfois en contradiction avec les idéaux militants portés par la Négritude ou l’Authenticité.

  • 4- L’institutionnalisation neutralisante

Les politiques culturelles volontaristes — telles que l’interdiction de la dépigmentation et la valorisation des coiffures traditionnelles au Sénégal sous Senghor, ou la campagne pour l’Authenticité de Mobutu — ont parfois été perçues comme des injonctions étatiques déconnectées des réalités socio-économico-culturelles.

L’heure du basculement : sortir du ressassement.

Plusieurs décennies plus tard, une interrogation s’impose avec acuité : la littérature africaine a-t-elle réellement accompagné les mutations de ses sociétés ? Ou s’est-elle enfermée dans un registre nostalgique, défensif, répétitif ? S’agissait-il d’un militantisme de progrès ou d’un militantisme de résistance ou de contemplation ? Ou dans certains cas, n’était-elle pas tout simplement beaucoup plus destinée aux censeurs occidentaux et à l’opinion étrangère comme une demande d’acceptabilité et de reconnaissance ?

Au Sénégal, l’urbanisation, l’ouverture socioéconomique et l’explosion des moyens de transport et des médias audiovisuels ont favorisé l’essor de modèles importés pour répondre à de nouveaux besoins, voire à une nouvelle vision de la vie. Aujourd’hui, la jeunesse sénégalaise évolue dans un univers où les codes musicaux, vestimentaires et linguistiques sont fortement hybridés, signe d’une reconfiguration identitaire dans un espace culturel mondialisé.

Alors que les défis du continent s’intensifient — démographiques, climatiques, économiques, sécuritaires, éducatifs — la littérature africaine semble trop souvent rester à l’écart des grands débats contemporains. Trop occupée à revenir sur le passé, elle peine à devenir un acteur du présent, encore moins du futur.

Certes, quelques voix se distinguent, notamment en science-fiction ou en littérature politique, mais le champ littéraire dominant reste prisonnier de tropes anciens : le village traditionnel, le choc des cultures, la dénonciation du français ou du franc, la nostalgie de l’avant-modernité.

Or, comme le soulignait un grand penseur « il ne suffit plus de résister ; il faut inventer ». Et cette invention peut être narrative. L’Afrique a besoin de récits neufs pour penser ses inévitables transitions. La littérature, dans sa puissance symbolique, doit redevenir un levier de projection collective, un espace d’expérimentation sociale, culturelle, idéologique et politique

Que devrait alors être la littérature africaine d’aujourd’hui et de demain ? Certainement pas une littérature qui imite l’Occident. Mais une littérature offensive, connectée, multidimensionnelle qui parle aux Africains et non aux occidentaux, qui posent des questions au nom des peuples et qui explorent des pistes de réponses aux aspirations de ces mêmes peuples.

Une nécessaire évolution vers des thèmes et des personnages de rupture et de progrès :

-1- Des enjeux de gouvernance, de citoyenneté et de réforme politique, en mettant en scène des personnages porteurs de solutions (jeunes maires intègres, entrepreneures rurales, réformateurs religieux, intellectuels engagés, vulgarisation d’une mentalité de développement, etc.) ;

-2- Des réalités urbaines et technologiques, où se croisent les défis de l’éducation, de la formation, de l’indispensable redéfinition du sens des concepts comme l’élite et la vedette. Qu’est-ce qu’une élite ? Et une vedette, quels critères de définition ?

-3- Des fractures sociales, économiques, identitaires et écologiques, à travers une prose qui ne se contente pas de décrire, mais qui interroge et propose ;

-4- Des récits d’anticipation capables d’imaginer une Afrique du futur, non comme périphérie ou conséquence du progrès occidental, mais comme foyer d’innovation humaine doublé d’une puissance d’influence qui s’impose d’elle-même.

Ce tournant littéraire est d’autant plus crucial que l’Afrique est aujourd’hui un champ de bataille symbolique. La domination ne passe plus seulement par les armes ou l’économie, mais par les récits. Celui qui raconte le monde peut bien en façonner les règles.

Dans un contexte de globalisation culturelle accélérée, la littérature africaine doit assumer une double mission géopolitique : combativité et reconfiguration. 

  1. Combativité face à l’effacement par uniformisation dans une culture-monde hérétique.

 2- Reconfiguration ou construction d’ imaginaires collectifs de transformation tournés vers une modernité plurielle, inclusive, progressiste, constructive d’un développement  humain intégral et ancrée dans les meilleures qualités historiques humaines et universelles.

La littérature militante africaine a rempli une fonction mémorielle et critique essentielle, mais son efficacité sociale a été affaiblie par l’uniformisation culturelle mondiale façonnée par une hégémonie occidentale.

Manifeste pour des écrits qui transforment.

L’Afrique ne manque pas de voix. Mais elle a besoin de visions. Repenser la littérature africaine, c’est donc passer d’une littérature de la revendication ou de la contemplation à une littérature de la transformation. D’un roman du passé à un roman du possible, du nécessaire.

Il ne s’agit pas de rompre avec la mémoire. Il s’agit d’en faire un tremplin. Non plus simplement pour dire ce que l’Afrique a été ou a subi, mais pour raconter ce qu’elle veut bâtir. Pour paraphraser Frantz Fanon : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »

La génération littéraire actuelle n’a plus pour mission de prouver que l’Afrique existe. Elle doit désormais démontrer qu’elle peut façonner le monde. 

L’évolution géopolitique comme culturelle du monde offre plus que jamais des opportunités d’émergence de nouvelles puissances alternatives. Dans beaucoup de points du continent, de nouveaux leaders politiques brandissent le flambeau de la souveraineté d’une Afrique vraiment indépendante et soucieuse de la défense des intérêts de ses populations. Les écrivains ont l’impérieux devoir de penser, de produire, de diffuser et de défendre partout où c’est nécessaire des idées et des thématiques transformatrices. Il ne s’agit plus de se lamenter, d’interpréter, de revendiquer, d’accuser, de chercher la reconnaissance de l’autre, mais de transformer le monde au bénéfice de l’épanouissement des peuples dans la concorde, le respect réciproque, la justice et la paix pour tous.

Dans le contexte actuel, ce processus implique d’occuper les espaces médiatiques et numériques où se fabrique l’imaginaire du XXIe siècle.

Conclusion : la littérature face au défi de la culture-monde

La littérature africaine de cri, de résistance et de contemplation a incontestablement contribué à redonner une dignité culturelle et historique aux peuples africains. Toutefois, son efficacité comme outil de conservation  et de transformation positive s’est heurtée aux logiques de la puissante mondialisation culturelle. Loin de d’abdiquer devant une uniformisation à outrance, ou d’être embarqués dans ses wagons, les écrivains doivent encore jouer un rôle stratégique en explorant de nouvelles pistes qui mettent à profit le génie des nouveaux leaders et de nouvelles visions et en  vulgarisant des imaginaires populaires de développement intégral plus constructifs, plus apaisants et plus humaines que les industries culturelles globalisées.