
Par Adama Samaké
Roland Barthes asserte que le roman « institue la littérature ». Or la littérature sert à juger la société qui, à son tour, sert à l’expliquer. Alors, le roman est l’un des genres qui cristallisent le mieux les changements sociaux, à cause de son langage utilitaire. Jean Paul Sartre ne disait-il pas : « Parler, c’est agir (…). Ainsi le prosateur est un homme qui a choisi un certain mode d’action secondaire qu’on pourrait nommer l’action par dévoilement » ?
L’œuvre romanesque dévoile un monde, parce que le choix du discours est l’émanation d’une intentionnalité. Mieux, l’histoire du roman se confond à celle de la société. A la suite de Pierre Zima, disons que le roman s’éloigne de la prétendue grammaire neutre pour dévoiler des intérêts sociaux axés sur le plan discursif, transformés en textes.
Le roman est un lieu privilégié d’expression de l’Histoire de l’humanité. A cet effet, une bonne lecture rétrospective de celle-ci dans le champ littéraire ne saurait se faire en dehors d’une saisie des probables variations de ce genre. Le roman est tenu pour le descendant des grandes formes épiques du passé, parce que si « l’histoire est un grand roman dont le peuple est l’auteur » , le romancier est, selon Balzac, le secrétaire de l’Histoire. Il se forge dans un va et vient constant et perpétuel entre son moi et les autres. Il se soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Plus qu’un diseur de vérité, le romancier est celui-là même qui incarne la compréhension de l’évolution historique.
Le roman contient certainement des débuts de réponses ou même des réponses que peut susciter l’Histoire de l’humanité. Tel est le sens de l’assertion d’Albert Camus : « Le monde romanesque n’est que la correction de ce monde – ci, suivant le désir de l’homme » . Ainsi perçu, le roman ne pouvait que traverser différentes étapes. Celles-ci lui ont fait revêtir des formes multiples, parce qu’il y a une diversité de sociétés qui se succèdent et qui ont chacune leur littérature romanesque. Ces changements de forme traduisent des préoccupations artistiques et idéologiques bien précises.
Aussi, a-t-on constaté les vocations psychologique et autobiographique du roman, à sa naissance au XIIème siècle. Le roman courtois traduisait les exploits chevaleresques du héros, en vue de la conquête de la dame aimée. Quant au roman de la rose, l’amour y régnait en maître. Le roman a connu ensuite les formes réaliste et naturaliste à vocation plastique, avec Flaubert, Zola, Goncourt, Maupassant… . Il s’est présenté sous forme dramatique d’obédience philosophique, avec les existentialistes Sartre, Camus… . La forme surréaliste (le nouveau roman) a vu le jour avec Nathalie Sarraute, Alain Robbe Grillet…
Il va s’en dire que l’objet du roman est particulièrement difficile à cerner, en raison de ses possibilités illimitées. Ce fait pose inéluctablement le problème de sa définition. En effet, la définition du roman manque d’unanimité.
Poèmes relatant des aventures fabuleuses au XIIème siècle, récit en vers, poème contant les aventures merveilleuses, les amours de héros imaginaires ou idéalisés au XVIème siècle, le dictionnaire de l’Académie française de 1835 et 1878 le définit comme une « histoire feinte, écrite en prose, où l’auteur cherche à exciter l’intérêt, soit par le développement des passions, soit par la peinture des mœurs, soit par la singularité des aventures ». Le dictionnaire alphabétique et analogique Le Robert (1959-1964) le présente comme « une œuvre d’imagination en prose qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels, nous fait connaître leur psychologie, leur destin, leur aventure ».
Nonobstant ces tentatives de délimitation, le constat est qu’il demeure un genre indéfini et jusqu’à un certain point indéfinissable. Pour pallier cette difficulté, l’on est tombé dans une tentative de classification. La première est un classement par sujet : le roman d’aventure, le roman de l’intellectuel, le roman du plaisir, de la douleur, historique etc. Et la seconde est un classement national : le roman anglais, russe, allemand, français… .
Toutefois, la variété n’explique pas le genre qui est précisément invariable. C’est pourquoi, le problème de la définition crée inéluctablement des querelles entre les Écoles. C’est le lieu de dire qu’il ne s’agit nullement ici d’ouvrir cette brèche. L’essentiel consiste plutôt à faire comprendre qu’en raison de sa plasticité, toute investigation sur le roman en dévoile, de manière implicite, un aspect et que tout roman est recherche de l’absolu.
Le roman est un genre complet et libre, selon les termes de Robert Marthes . Il use de la description, de la narration, du drame, de l’essai, du commentaire, du monologue, du discours. Il peut être fable, conte, épopée, histoire, apologue, idylle, chronique. Il a le choix du décor, du temps, de l’espace. Le seul interdit auquel il se soumet en général, c’est celui qui détermine sa vocation prosaïque. Mais rien ne l’y oblige. Car il peut contenir des poèmes.
Nous avons besoin de roman, parce que la réalité ne nous comble pas. Elle existe en dehors de nous, sans tenir compte de notre volonté. Nous lisons, parce que nous manquons la possibilité de vivre une autre vie que la nôtre, parce que nous éprouvons la nostalgie dans notre destin. Autrement dit, tout roman se présente comme le fidèle miroir de toute une société. Rose Fortassier affirme alors: « A travers le roman, les ombres de l’enfer social arrivent aux portes de la vie littéraire » .
Toute société étant régie par une contradiction qui se présente assez souvent sous forme antagonique, le roman est nécessairement le lieu où s’expriment les antagonismes humains. Aussi, les romanciers se font-ils les portes – paroles des grandes thèses défendues.
Pour cette raison, le roman a connu un essor important dans la littérature négro-africaine. En effet, les romanciers négro-africains en général, les ‘‘négritudiens’’ en particulier, face à leur condition de paria, se sont évertués à démontrer qu’il n’y a pas de peuple sans culture. Leurs œuvres romanesques se donneront pour but d’exprimer la nostalgie de l’Afrique précoloniale . Ensuite, elles voudront dévoiler les antinomies qui séparent le monde occidental du monde africain , autour des indépendances. La période postindépendance sera marquée par l’évocation d’une conscience individuelle .
Le roman africain contient des réponses aux questions portant sur l’Histoire africaine, sur l’identité africaine. Mais il est remarquable que le roman soit un genre étranger à l’Afrique. En l’acceptant, les Africains font preuve d’allégeance. Makouta M’boukou corrobore cette idée lorsqu’il dit :
« L’adoption par les romanciers négro-africains du terme roman qui désigne une expression littéraire signifie déjà pour eux nécessairement une allégeance, un acte de soumission aux règles qui régissent le roman. C’est jurer de ne pas déroger aux principes fondamentaux qui commandent l’espèce, l’usage établi » .
Deux préoccupations s’imposent à la lecture de cette citation :
– L’écrivain africain a-t-il pu se fondre totalement dans les normes romanesques occidentales ? Peut-on réellement être en harmonie avec soi-même dans un univers qui est à priori étranger ? A ce niveau, il s’agit de savoir quelle est l’armature culturelle des romanciers négro-africains, la capacité qu’ils ont d’entreprendre une renaissance culturelle de l’Afrique avec leur peuple, de donner au monde le visage d’hommes libres créant et pensant par eux-mêmes.
– Une saisie réelle de l’histoire négro-africaine peut se faire à partir d’une analyse approfondie du contenu de ce genre prosaïque, parce qu’il dévoile les vicissitudes de l’être.
Le style étant la communauté des évidences transposées en formes, en thèmes, en images , les modifications langagières étant des modifications du statut du sujet , l’appréhension de l’esthétique des Négro-africains facilite la compréhension de leur discours identitaire. Par conséquent, elle dévoile nécessairement quelques aspects des enjeux de ce discours et des espérances des Africains dans la procédure de renaissance culturelle de leur continent.
Certains auteurs – parmi lesquels Alexandre Biyidi Awala alias Mongo Beti occupe une place non moins importante – en ont fait la raison d’être de leur entreprise intellectuelle. En effet, il est l’un des auteurs majeurs africains à avoir comme sociogramme générateur de son œuvre, la question de l’éclatement et de la dispersion des références culturelles. Ses pseudonymes Eza Boto qui signifie « gens d’autrui », « les enfants d’autrui » et Mongo Beti qui signifie « le fils des Beti » et sa réponse à Bernard Pivot en 1983, lors de l’émission Apostrophe, en sont des preuves : « Je fais de la littérature camerounaise en langue française ».
Mongo Beti entend parler pour/de son peuple. Or, «Parler, ce n’est pas seulement exprimer l’identité de sa personne individuelle. C’est aussi s’inscrire dans la mémoire de la communauté et inscrire la mémoire de sa communauté dans la mémoire des hommes » . Parler revient, en d’autres termes, à supporter le poids d’une culture et d’une civilisation. Par conséquent, Mongo Beti pose la question de la survivance identitaire des cultures minoritaires qui fait partie des grandes questions sociales contemporaines.
Dominique Zahan enseigne que toute parole est force vitale, parce qu’elle suppose un germe générateur ; mais aussi et surtout que les Négro-africains ont un rapport quasi religieux avec la parole. La normalité du discours, celle du Négro-africain en particulier, est d’abord et avant tout envisagée comme nécessité d’une défense parce que, pour suivre, Gassama Makhily : « Le mot est loin d’être un élément vulgaire de la civilisation ; il constitue son âme, son souffle divin ; c’est à lui qu’elle doit l’éternité de son rayonnement. C’est pourquoi la langue maternelle est aussi précieuse que la civilisation à laquelle nous appartenons.»
La parole est donc le lieu privilégié de l’expression idéologique. Toute idéologie étant naturellement exposée, toute parole est alors un appel. La parole de Mongo Beti l’est nécessairement. Car elle invite avant tout à la recherche d’autres idéologies plus aptes à régénérer l’homme. D’où la question essentielle qui structure son œuvre : Comment être Sujet de son histoire ?
Le texte de Mongo Beti est un texte total sur la problématique de la liberté, parce qu’il se veut une interrogation insistante sur les fondements de l’aliénation. En effet, son œuvre est l’expression d’une conjoncture socio économico politique et culturelle. Elle trouve dans les faits relatifs au peuple africain sa source d’inspiration. Mieux, elle se veut une reconstitution historique. Elle se présente comme une structure dans laquelle le film du drame africain est représenté. En somme, elle entreprend une exploration des fondements du malaise africain.
