Par Christiane Chaulet Achour

L’aventure d’écriture et d’édition commence pour Frantz Fanon en 1952 lorsqu’il publie son premier essai, Peau noire masques blancs. Contentons-nous d’une citation : «Avant de s’engager dans la voie positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation».

Le jeune homme de 27 ans qui affirme cela vient de publier dans la revue Esprit, en février 1952, Le syndrome nord-africain, dont on ne soulignera jamais assez l’importance tant du point de vue du médecin en formation que du penseur qui ne sépare pas sa pratique professionnelle de son observation d’une acuité extrême. Précisons qu’il n’a pas encore connu l’Algérie : «Je veux montrer dans ces lignes que, dans le cas particulier du Nord-Africain émigré en France, une théorie de l’inhumanité risque de trouver ses lois et ses corollaires. Tous ces hommes qui ont faim, tous ces hommes qui ont froid, tous ces hommes qui ont peur…
Tous ces hommes qui nous font peur, qui écrasent l’émeraude jalouse de nos rêves, qui bousculent la fragile courbe de nos sourires, tous ces hommes en face de nous qui ne nous posent point de questions, mais à qui nous en posons d’étranges. (…) Quelles sont-elles, en vérité, ces créatures, qui se dissimulent, qui sont dissimulées par la vérité sociale sous les attributs de bicot, bougnoule, arabe, raton, sidi, mon z’ami ?» Ce jeune homme, qui a déjà connu, dans son île natale, une expérience coloniale et qui s’est lancé dans la guerre, est trop en avance sur son temps pour être audible. Toutes ses expériences, ses lectures, les maîtres rencontrés forgent les armes qui vont lui permettre, en neuf années, de faire de son œuvre une force d’interpellation, œuvre qu’il faut lire et relire pour apprécier le passé mais aussi se forger un autre regard sur le présent.
Pour accompagner la lecture indispensable de cette œuvre, le «portrait» dessiné par Alice Cherki en 2000 est une introduction incontournable. La vie en France révèle au jeune étudiant en médecine, à Lyon, l’expérience de la différence raciale brutalement vécue. Il ne s’attarde pas à ces vexations individuelles ; il en fait un ferment de ses analyses ultérieures.
Ses trois essais, publiés de son vivant tracent un parcours passionnant de l’analyse de la domination, du racisme et de l’aliénation à l’anticolonialisme et à la libération des peuples colonisés. Le mot clef de «désaliénation» au cœur même de l’œuvre fanonienne peut s’enrichir d’autres vocables comme dignité et résistance. Car la plongée algérienne de Fanon le confronte à la brute réalité coloniale d’une colonie de peuplement, qui plus est dans un milieu psychiatrique, rétrograde et raciste. Si certains l’ont oublié pour l’Algérie, la situation que vit le peuple palestinien depuis près de quatre vingt ans doit les éclairer et leur rafraîchir la mémoire sur ce que sont les objectifs profonds d’une colonie de peuplement. Frantz Fanon ne se trompe pas de solidarité quand vient l’heure du choix après novembre 1954, ce qui n’allait pas de soi pour un homme en pleine promotion sociale.
Il prend en compte une réalité historique concrète, parvenue à son point de rupture, celle des Algériens entrant en résistance contre le colonialisme français, installé dans le pays depuis 1830 et qui n’acceptera de déposer les armes qu’après une guerre et une répression particulièrement violentes et intransigeantes. Son essai suivant, en 1959, pensé entre 1956 et 1958, L’An V de la Révolution algérienne, – ainsi que les deux communications faites aux Congrès des écrivains et artistes noirs de 1956 et 1959 et les lettres à Robert Lacoste et à un Français – atteste du choix fait.
L’individu qui s’exprimait dans le premier essai s’ouvre à un nous collectif, celui des Algériens auxquels Fanon s’est intégré. A une histoire de domination par la colonisation et l’esclavage s’est substituée une histoire de libération nationale. Le troisième essai en décembre 1961, Les Damnés de la terre, est l’ultime étape à laquelle est parvenu Fanon, celle de la construction d’une libération tri-continentale : le «nous Algériens» devient un «nous, camarades» des trois continents.
Dans cette entreprise à laquelle je convie avec insistance de (re)lire Fanon, il faut ajouter les textes réunis par Josie Fanon et François Maspero en 1969, Pour la révolution africaine ; et ceux rassemblés par Jean Khalfa et Robert Young, Frantz Fanon, écrits sur l’aliénation et la liberté (2015). Beaucoup a été écrit, filmé, représenté en images et en sons sur Frantz Fanon : mais pour apprécier tous ces héritages, encore faut-il connaître les textes pour avoir sa propre lecture et ne pas se laisser embarquer dans telle ou telle direction sans bagage.
Fanon «le Français», Fanon «le Martiniquais», Fanon « l’Algérien», Fanon «l’International» ? Sous ces qualifiants, chacun(e) pense servir Fanon en se l’appropriant, en le limitant à une territorialité ancrée dans un coin du monde ou ouverte à tous. Ils n’ont de sens que datés, replacés précisément dans un parcours et dans l’Histoire qui, de la prise de conscience de l’impossible intégration à la nation française dans le respect de l’humain et de sa dignité, aboutit à l’adoption d’une lutte de décolonisation, celle que Fanon a reconnue comme pleinement sienne à l’étape de conscientisation où il était parvenu et dans la cartographie de la décolonisation de la seconde moitié du XXe siècle. Il s’est voulu alors pleinement Algérien d’un pays en lutte pour sa libération.
A la fin du livre Le Choix de l’Algérie, deux voix pour une mémoire, son ami Pierre Chaulet insère en annexe un document très intéressant, «La question de la population coloniale, 1943-1962» qui se conclut ainsi : «Cinquante ans après – L’Histoire a tranché. La population coloniale n’existe plus en tant qu’entité humaine et politique : elle n’a pas résisté à la suppression de l’ordre colonial. Il reste quelques Algériens comme nous. Il reste surtout à poursuivre une réflexion politique sur la nation et les conditions d’intégration des «alluvions de l’histoire» hétérogènes dans une nation moderne et dans différentes situations historiques.»
D’une certaine façon, même si Fanon ne faisait pas partie de cette «population coloniale» au même titre que Pierre Chaulet et d’autres, il a été lui aussi une «alluvion de l’histoire» dont l’Algérie peut s’enorgueillir, même si la recherche d’une solution originale d’une «Algérie ouverte à tous, propice à tous les génies», selon sa belle formule, est encore à venir. Heureusement, le passé ne s’efface pas d’un coup de baguette magique et même si ses effets sont contenus et voilés dans un discours unanimiste d’une appartenance algérienne homogène, le passé de l’Algérie comme colonie de peuplement est une expérience à méditer, non seulement pour l’Algérie d’aujourd’hui qui peut prendre de ce passé des éléments dynamiques pour son présent mais aussi pour comprendre le devenir d’autres colonies de peuplement, comme l’Afrique du Sud ou la Palestine. C. C.-A