La poésie, art des tropes et des images, demeure cet espace où la langue se colore, s’élève et se dépasse. Jadis enfermée dans les carcans de la rime, de la mesure et du rythme, elle s’est peu à peu affranchie de ces règles pour renouer avec sa fonction première : dire le monde autrement. De La Fontaine à la modernité, elle a su transformer la contrainte en respiration, la forme en flux, jusqu’à devenir aujourd’hui cette prose poétique où le rythme seul gouverne, où la musique des mots supplante la métrique.

C’est dans cette filiation de liberté et de réinvention que s’inscrit Chants à rebours de fleuve d’Ouzin Karbala Thiombiano. L’auteur y remonte le courant du langage comme on remonte celui d’un fleuve intérieur. Chaque poème, libéré des règles classiques, devient une onde de mémoire, une quête de source. Le fleuve n’est pas ici un simple motif : il est le symbole du temps, de la filiation et du destin africain.

La voix du poète se fait à la fois intime et collective, mêlant le murmure de l’enfance à la clameur des peuples. Sa parole, empreinte de spiritualité et de mélancolie, convoque les éléments — l’eau, la terre, le vent — pour bâtir un imaginaire fluide et mystique. Dans ces « chants », le rythme supplante la rime, la cadence devient respiration, et la poésie s’affirme comme une liturgie de la mémoire.

Thiombiano propose ainsi une œuvre de réconciliation poétique : en remontant le fleuve, il cherche les sources perdues de la parole, du sacré et de l’identité. Sa poésie, à rebours du temps et des formes figées, rejoint la grande aventure des poètes modernes — ceux qui, à travers la prose poétique, transforment la langue en matière vivante, mouvante, musicale.

En définitive, Chants à rebours de fleuve illustre la vitalité d’une poésie africaine contemporaine consciente de ses racines, ouverte sur l’universel, et fidèle à cette idée que la poésie ne se limite pas : elle s’adapte, se métamorphose, et continue de chanter à contre-courant, là où naissent les sources.