Par : Abdourahmane Diallo, Professeur certifié de Lettres Modernes poéte-écrivain, prix Amadou Hampathé Ba, Prix Teham Éditions en France, Auteur de la Dictée du BFEM 2019, ancien principal du CEM Bouna Kane de Kolda, Directeur des Nouvelles Éditions du Fouladou (NEF) et Président du Cercle des Écrivains de la Région de Kolda.

Introduction

Le recueil de poèmes Lueurs sombres de Ramatoulaye Diouf, publié aux Éditions Alfaruq (Saint-Louis du Sénégal) et distribué par Harmattan Sénégal, constitue une analyse minutieuse et poignante des mœurs de la société sénégalaise contemporaine. L’auteure, artiste interprète, assistante de direction et ancienne élève du prestigieux Lycée John Kennedy de Dakar, se révèle dans cet ouvrage comme une poétesse sociétale engagée dans l’observation critique du délitement des liens sociaux et familiaux.

Étude Analytique du Recueil
I. Le Paratexte : Un Oxymore Révélateur

L’étude du paratexte préfigure l’ambivalence et la densité thématique du recueil.

La Première de Couverture est dominée par la couleur noire traversée de lueurs rougeâtres, une symbolique forte de la dégradation sociale. Cette image évoque directement la décomposition des liens familiaux, l’abandon des divorcées et des veuves, et la recrudescence de fléaux graves tels que la drogue, l’inceste, la délinquance juvénile et l’émigration clandestine.

Le Titre, Lueurs sombres, est un puissant oxymore. La poétesse y explore un paysage intérieur où elle met au jour les réalités douloureuses de la famille — conflits intergénérationnels, tensions entre parents et belles-familles, et le rôle négatif de l’argent dans les relations sociales. Les « Sombres » représentent la souffrance, tandis que les « Lueurs » traduisent une âme résiliente qui fait preuve de courage. La lueur d’espoir ultime demeure dans la capacité de l’auteure à transcender ces épreuves pour préserver et sauver les relations humaines essentielles.

L’Avant-Propos établit un constat amer de la désagrégation progressive du tissu familial, cellule de base de la société. La poétesse déplore la perte de respect et le fait que le pouvoir de l’argent ait fondamentalement modifié et corrompu les liens au sein du groupe.

La Préface, rédigée par Ibrahima Diome, Inspecteur de l’Enseignement, se veut un « cri révolutionnaire contre les dangers de la jalousie ». Le préfacier insiste particulièrement sur la résilience des femmes — qu’elles soient divorcées, veuves ou vivant dans un couple polygame. Toutes partagent la même souffrance silencieuse, un véritable drame intérieur. Il note par ailleurs l’alternance des tonalités dans le recueil, qui permet à l’auteure d’évoquer tour à tour la joie, la peine, et de proposer une satire mordante des mœurs sociales. Ainsi, le lyrique côtoie le tragique et le pathétique. Ramatoulaye Diouf est présentée comme une féministe moderne profondément ancrée dans les valeurs ancestrales négro-africaines positives. Enfin, l’Inspecteur Diome met en exergue les thématiques universelles développées par la poétesse : l’amour et la haine, l’inceste, l’hypocrisie et la jalousie.

II. Étude Thématique et Style
A. La Famille : entre Exaltation et Dénonciation

L’étude thématique s’organise autour d’un champ lexical de la famille contrasté. D’une part, la poétesse rend un vibrant hommage aux figures emblématiques et structurantes de la famille, à travers les images positives du père, de la mère, de la grand-mère et du grand-père. Elle exalte notamment le rôle rassembleur du beau-père, comme l’illustre l’extrait :

« Beau-père / Père de toute la famille, / régulateur sans faille, / qui, sans jamais faire de choix de taille, / met tout le monde sous la même paille. »

D’autre part, elle dénonce avec une force égale les dérives et les violences qui la menacent : l’inceste, la drogue, le viol, ainsi que l’abandon et les souffrances infligées aux divorcées ou aux veuves dans la société.

B. Cadre et Style

Le cadre spatio-temporel est ancré : les événements et réflexions racontés ont principalement pour décor Dakar et le Sénégal. Cependant, la poétesse évoque avant tout un paysage intérieur en laissant s’exprimer son cœur.

Le style poétique de Ramatoulaye Diouf est construit à partir de vers courts, agrémenté d’images fortes, de métaphores, et d’un travail sur les sonorités (assonances, rimes, anaphores). Le texte est marqué par une double tonalité dominante : d’abord l’hommage, dans un ton lyrique, aux figures fondamentales de la famille (mère, beau-père) ; ensuite, la satire et la dénonciation des fléaux de la société (drogue, viol, inceste, hypocrisie).

En définitive, ce recueil de poèmes de soixante-douze pages permet à Ramatoulaye Diouf de nous révéler, mutatis mutandis, les joies et les souffrances de son cœur. Elle célèbre des thèmes éternels comme la femme et la famille pour rappeler aux lecteurs leur rôle essentiel dans la construction sociale. L’objectif de l’auteure est manifestement pédagogique et militant : amener les lecteurs à une nécessaire prise de conscience et à un changement de comportements en vue d’établir un monde de paix, d’équité et de justice sociale au profit de l’humanité. Ramatoulaye Diouf s’affirme ainsi comme une poétesse engagée dont l’œuvre vise à transformer positivement la société sénégalaise en ce début de vingt-et-unième siècle.