Dans un contexte mondial marqué par des tensions politiques, des crises de gouvernance et des aspirations populaires de plus en plus affirmées, la parole des observateurs devient essentielle pour éclairer les débats. À travers cette interview, nous donnons la voix à une analyse lucide, sans complaisance, sur les dérives du pouvoir, les fragilités démocratiques et les responsabilités partagées. Entre vérité, engagement et exigence citoyenne, Axel Presnel KORONDO MOBEZAORO, observateur socio-politique et écrivain centrafricain, invite à penser autrement l’avenir politique, notamment en Afrique centrale.

  1. La quête du pouvoir à tout prix est-elle aujourd’hui le principal frein à la stabilité politique en Afrique ?

APKM : La quette du pouvoir à tout prix est un facteur majeur d’instabilité politique en Afrique. Elle se manifeste par des crises électorales, la corruption, le népotisme et l’instrumentalisation des divisions ethniques. Cependant, elle n’est pas le seul obstacle à la stabilité : la fragilité des institutions, les tensions socio-économiques, le poids de l’histoire et l’insécurité contribuent également aux crises. Ainsi, si la soif de pouvoir exacerbe les tensions et catalyse les conflits, une stabilité politique durable repose sur une combinaison de réformes institutionnelles, de développement économique et d’une gestion équitable des clivages sociaux.

  1. Pourquoi la question du troisième mandat continue-t-elle de provoquer des crises profondes dans plusieurs pays ?

APKM : Le troisième mandat provoque de profondes crises car il est perçu comme une violation des règles démocratiques et une tentative de concentration du pouvoir. Il exacerbe les divisions sociales et ethniques, alimente la méfiance envers les institutions et mobilise les populations contre ce qu’elles considèrent comme une appropriation abusive du pouvoir d’État. Il symbolise ainsi à la fois la fragilité institutionnelle et le risque de conflit politique et social.

  1. Peut-on encore parler de démocratie lorsque les Constitutions sont modifiées au gré des intérêts politiques ?

APKM : Lorsque les constitutions sont modifiées pour servir des intérêts politiques, la démocratie devient fragile et manipulée. Les institutions s’affaiblissent, les règles deviennent instables et la confiance des citoyens s’érode. Bien qu’elle puisse paraître démocratique, sa légitimité et sa stabilité sont profondément compromises.

  1. La responsabilité des crises incombe-t-elle davantage aux dirigeants ou aux peuples qui les maintiennent au pouvoir ?

APKM : Les crises politiques découlent d’une responsabilité partagée entre les dirigeants et leurs populations. Les dirigeants, par leur soif de pouvoir et leurs manipulations, sont les principaux facteurs d’instabilité, tandis que les populations, par leur soutien ou leur passivité, contribuent indirectement à leur maintien au pouvoir. La stabilisation exige à la fois des réformes institutionnelles et une citoyenneté active.

  1. En République centrafricaine, la crise est-elle d’abord institutionnelle, morale ou culturelle ?

APKM : La crise en République centrafricaine est multidimensionnelle. Elle est institutionnelle, du fait de la faiblesse de l’État et de ses institutions ; morale, en raison de la corruption et de la perte de légitimité des élites ; et culturelle, du fait de la manipulation des tensions ethniques et communautaires. L’instabilité résulte donc de l’interaction de ces trois facteurs, qui s’alimentent mutuellement.

  1. Le respect de la Constitution est-il une conviction ou simplement un outil politique pour certains régimes ?

APKM : Le respect de la Constitution est certes un principe démocratique, mais dans de nombreux régimes, il sert avant tout d’instrument politique pour légitimer des décisions favorables au pouvoir en place. Bien souvent, des modifications ou des contournements démontrent que ce respect est conditionnel et stratégique, plutôt que sincère.

  1. L’opposition politique africaine propose-t-elle réellement des alternatives crédibles ou reproduit-elle les mêmes logiques de pouvoir ?

APKM : En Afrique, l’opposition politique oscille entre la formulation de propositions crédibles et la reproduction des structures de pouvoir du régime en place. Sa capacité à offrir de véritables alternatives dépend de sa cohésion, de ses ressources et de ses institutions, mais elle demeure souvent limitée par des contraintes structurelles et les pratiques politiques du pays.

  1. Les institutions étatiques en Afrique sont-elles faibles par nature ou fragilisées volontairement ?

APKM : Les institutions étatiques africaines présentent une fragilité historique. Héritées de la colonisation, elles ont souvent été conçues pour le contrôle plutôt que pour la gouvernance, avec des structures locales faibles et des frontières artificielles. Cette situation a engendré des États vulnérables, mal préparés à gérer de manière autonome les défis politiques, sociaux et économiques. Or, cette fragilité est souvent délibérément exacerbée par des dirigeants cherchant à consolider leur pouvoir. La manipulation judiciaire, le contrôle parlementaire, la corruption et le clientélisme transforment les institutions en instruments au service d’intérêts personnels. Les crises institutionnelles résultent à la fois de facteurs structurels historiques et d’actions politiques délibérées, rendant leur renforcement essentiel à la stabilité et à la légitimité des États africains.

  1. La corruption est-elle devenue un mode de gouvernance plutôt qu’une dérive ?

APKM : En Afrique, la corruption n’est pas toujours le fruit d’une simple défaillance individuelle ; elle est souvent systémique et structurelle. Détournements de fonds, clientélisme et favoritisme deviennent monnaie courante, intégrés au fonctionnement quotidien de l’État. Dans certains contextes, la corruption est utilisée comme un instrument de gouvernance : elle permet aux dirigeants de consolider leur pouvoir, de mobiliser des soutiens et de neutraliser l’opposition. Ce mode de fonctionnement affaiblit les institutions, sape la démocratie et compromet le développement économique et social.

  1.   Peut-on construire une démocratie solide sans une véritable éducation civique des populations ?

APKM : Bâtir une démocratie forte sans éducation civique est, d’après mon expérience, très difficile, car la participation citoyenne éclairée est essentielle pour garantir le respect des règles, la responsabilité collective et le contrôle des dirigeants. Sans cette éducation, les populations peuvent être manipulées, voter selon des critères ethniques ou clientélistes, et rester passives face aux abus de pouvoir. L’éducation civique est donc un pilier fondamental pour transformer la démocratie formelle en une démocratie effective. Elle renforce la légitimité des institutions, stimule l’engagement civique et assure la pérennité et l’efficacité des mécanismes démocratiques.

  1.   La communauté internationale joue-t-elle un rôle de stabilisation ou d’ingérence dans les crises politiques africaines ?

APKM : Je crois que la communauté internationale joue un rôle ambivalent dans les crises politiques africaines. Elle peut agir comme une force stabilisatrice en facilitant le dialogue, en soutenant les transitions démocratiques et en fournissant une aide humanitaire lorsque les acteurs locaux sont incapables de gérer les tensions par eux-mêmes. Cependant, je pense également que certaines interventions peuvent être perçues comme une ingérence, motivée par des intérêts économiques ou géopolitiques, et qu’elles peuvent exacerber les divisions internes ou amoindrir la responsabilité des acteurs locaux. À mon sens, l’efficacité de la communauté internationale repose sur la cohérence de ses actions, le respect de la souveraineté et sa capacité à comprendre les réalités locales.

  1.   Pourquoi les peuples continuent-ils à espérer en des leaders qui finissent souvent par les décevoir ?

APKM : Les citoyens continuent de placer leurs espoirs dans des dirigeants qui, bien souvent, finissent par les décevoir, car leur désir de changement est profond et urgent. Ils sont attirés par les promesses de réforme, les discours ambitieux et les figures charismatiques qui donnent l’impression qu’un avenir meilleur est possible. Cependant, les contraintes institutionnelles et économiques, ainsi que les rapports de force, limitent la capacité de ces dirigeants à tenir leurs promesses, engendrant un cycle d’espoirs suivis de désillusions.

  1.   Le changement politique en Afrique passe-t-il nécessairement par des ruptures violentes ?

APKM : Je ne crois pas que le changement politique en Afrique implique nécessairement des bouleversements violents. La violence surgit souvent lorsque les institutions sont faibles, le pouvoir concentré et que les citoyens n’ont pas de moyens pacifiques d’exprimer leurs aspirations. Cependant, avec des institutions fortes, une société civile active et une éducation civique renforcée, le changement peut être réalisé pacifiquement et durablement. Les transitions électorales réussies dans certains pays démontrent que la violence n’est pas une condition sine qua non pour transformer le paysage politique.

  1.   Existe-t-il aujourd’hui une nouvelle génération politique capable de rompre avec les pratiques anciennes ?

APKM : Une nouvelle génération politique émerge aujourd’hui en Afrique, portée par de jeunes leaders instruits et bien connectés, qui défendent la transparence, la lutte contre la corruption et la participation citoyenne. Ils cherchent à rompre avec les pratiques clientélistes et autoritaires du passé et à répondre aux aspirations populaires. Leur influence demeure toutefois limitée par la fragilité des institutions, la concentration du pouvoir et les stratégies des anciennes élites pour maintenir leur emprise. Le succès de cette nouvelle génération repose donc sur l’évolution des institutions, l’engagement citoyen et la capacité de dépasser les structures de pouvoir traditionnelles.

  1.   Finalement, qui doit sauver la démocratie : les dirigeants, les institutions ou les citoyens eux-mêmes ?

APKM : La sauvegarde de la démocratie en Afrique repose sur une responsabilité partagée. Les dirigeants doivent respecter les règles, promouvoir la transparence et éviter les excès autoritaires, tandis que les institutions garantissent l’équilibre des pouvoirs et le respect de la Constitution. Le rôle des citoyens est tout aussi crucial : leur participation active, leur vigilance et leur exigence de transparence renforcent la légitimité des institutions et des dirigeants. La démocratie ne peut donc perdurer que grâce à un engagement collectif et équilibré entre les dirigeants, les institutions et les citoyens.

Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO