Dès la première page, Jonas Dorléon se présente avec une identité complète et précise : « Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la courtière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles. ». Sa généalogie est une résistance. Face à un monde qui le réduit à rien (sans papiers, sans maison, sans pays), Jonas s’énumère pour exister. Jonas est professeur d’Histoire-géographie, et ce détail est capital. Il est celui qui enseigne l’histoire d’Haïti (« premier pays noir à obtenir l’indépendance »), mais qui doute chaque jour que cette liberté n’ait jamais été réelle. Et quelle ironie tragique, puisque l’homme qui enseigne la géographie ne sait plus où est sa place dans le monde.

UNE GEOGRAPHIE DE L’EXIL

Le roman avance par portraits et lieux, dessinant une progression géographique de l’exil. Chaque lieu apporte son atmosphère et ses règles, sa cruauté. Orélien procède comme un peintre qui change de tableau à chaque scène. Les personnages sont esquissés en quelques traits, comme dans un conte. Plus que des personnages, ce sont des portraits fulgurants et économes : madame Frédeline « qui faisait les meilleurs akras du quartier », Ti-Michel l’ancien élève aux « yeux rouges » et à l’arme sur les genoux, le vieil Ernest fondu dans son fauteuil. Ces figures surgissent, laissent une trace et disparaissent, donnant à voir et ressentir, par leur fugacité, l’urgence de la fuite.

UN CONTE SANS MORALE

/C’était ça ou mourir/ est conte sans morale, naviguant entre la satire et la fable. Et la satire est là, mordante et sobre, mais elle ne débouche sur aucune leçon. C’est une fable pour un monde où les fables ne fonctionnent plus. Et l’humour noir renforce cette dimension : « J’avais voulu éteindre [l’incendie]. Avec quoi ? Une bassine ? Une prière ? Un proverbe ? »

L’ACCUMULATION SAUVEE PAR L’IRONIE

L’accumulation est partout, mais elle ne s’emballe jamais dans le pathos. Elle fonctionne par listes hétéroclites qui mêlent le grave et le dérisoire, comme lorsque Jonas énumère le contenu de son sac Carrefour : « mon diplôme d’État, un slip propre, une photo de ma mère et un carnet de poèmes ». Cette superposition produit un effet comique et bouleversant. Le slip glissé entre le diplôme d’Etat et la photo de la mère, trait d’humour noir il est vrai, dit aussi la dignité minimale et le souci de soi dans le dénuement.

L’APHORISME FOUDROYANT

Mais l’ironie n’est pas la seule force du style d’Orélien, donne à admirer aussi des phrases courtes qui frappent comme une sentence, souvent en fin de paragraphe :
« On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour. »
« la mort, on la fréquente tous les jours, on la tutoie, on lui parle comme à une vieille tante désagréable. »

Ces formules ont la concision du proverbe, mais elles retournent la logique du proverbe : au lieu d’une sagesse collective rassurante, elles énoncent une vérité nue, individuelle, souvent amère. C’est une sagesse de la désillusion.

L’IMAGE PAR LE DEPLACEMENT ET L’ASSOCIATION INCONGRUE

Et c’est ici que réside la poésie propre d’Orélien. Ses images ne sont pas des ornements, elles pensent :
« un rire bête, presque joyeux, celui d’un homme qui comprend enfin qu’on ne pleure pas sur des ruines quand on est devenu soi-même une ruine en marche ». Le narrateur ne contemple plus les ruines, il est la ruine, mais une ruine qui avance.

Un autre passage est plus significatif de cette poétique du déplacement et de l’incongruité. Au début du roman, le bus de Jonas est arrêté par des hommes armés à la solde de Boss Matyas, un chef de gang. Les femmes restent dans le bus, tandis que les hommes sont sommés de sortir et sont alignés. Matyas énonce une règle macabre : il ne gardera que deux hommes, et pour survivre, chacun doit le faire rire. Un maçon tente une blague ratée, meurt aussitôt. Vient le tour de Jonas : paralysé, vide de toute idée, il récite par réflexe le psaume 23, mais à l’envers et dans le désordre, faute de pouvoir réciter dans le bon sens :
« Puis, ç’a été mon tour. Je n’avais rien. Ni blague, ni chanson, ni pipi. Juste la peur et un cerveau à moitié vide. Alors j’ai fait ce que ma grand-mère m’avait appris : j’ai recité le psaume 23 à l’envers. Pas parce que je suis un sorcier, mais simplement parce que j’étais trop paniqué pour le réciter dans le bon sens. Ca donnait : » Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même. Je crains le mal, car ta présence s’est tue. Ta houlette est tombée, ton bâton s’est brisé. Et nul ne me rassure… »
Comme ça. Les mots se bousculaient, je tremblais, je bredouillais , et lui, il riait. Il riait ! D’un rire de moteur qui cale. Il a dit :

  • Toi, tu es fou. J’aime ça. Va-t-‘en. »

Le psaume 23, « L’Eternel est mon berger…je ne crains aucun mal… » est l’un des textes les plus sacrés et les plus stables de la tradition chrétienne. Il est un texte de réconfort, de certitude sur la présence divine. Orélien prend ce texte canonique, mémorisé par coeur par le personnage de Jonas, et il le fait dérailler : Jonas, sous la panique, le récite à l’envers, et le rend syntaxiquement détraqué. Le résultat « Je marche sans guide dans la vallée de l’ombre de moi-même » n’est plus une prière à Dieu. C’est un constat sur l’absence de Dieu, un autre leitmotiv du livre. Ici, le texte sacré est détourné de sa fonction. Le texte sacré ne console plus. Il diagnostique et atteste de l’absence de Dieu. Et comble de l’incongruité, cette liturgie du désespoir fonctionne. La logique de la scène est absurde au sens propre. Les images associent deux régimes radicalement opposés, étrangers : le sacré (le psaume, la prière, Dieu), et le grotesque (le rire du tueur). Cette collision produit un effet de saisissement proche de l’humour noir.
La scène condense tout ce qui fait la virtuosité du style d’Orélien : l’accumulation tragique, désamorcée par l’humour et le déplacement burlesque.

UNE LANGUE EN TENSION

Et ce déplacement burlesque n’est pas une pose, mais une nécessité : la langue d’Orélien est une langue de la survivance lucide : elle refuse aussi bien la plainte que l’héroïsme, et trouve dans l’image déplacée et dans l’aphorisme amer sa façon propre de tenir debout et de dire le chaos du monde.

C’est une langue qui procède par chocs discrets, entre le grave et le dérisoire, entre la phrase longue qui accumule et la phrase courte qui tranche, entre l’image poétique et le mot cru. Cette tension permanente mime l’intériorité du narrateur lui-même. Un homme qui rit pour ne pas sombrer, qui pense pour ne pas se perdre, et qui fait de la poésie le seul territoire qui ne puisse pas lui être volé : « Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que des mots. Il dit que j’ai encore un savon -donc un peu de dignité. Il dit que j’ai gardé une photo de ma mère – donc encore un peu de mémoire. Il dit que j’ai lu Depestre – donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone. Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. » (p.105)

Je te remercie de nous avoir écrit un livre si beau, un livre si grand.

C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, 19 août, chez Grasset.

Eva Guerra