
« Nous ne pouvons vendre notre terre. Elle fut placée ici par le Grand Esprit et nous ne pouvons pas la vendre parce qu’elle ne nous appartient pas…C’est nous qui lui appartenons. »
Pieds nus sur la terre sacrée (Textes rassemblés par T.C McLuhan)
Comment répondre à l’appel de la Terre à donner vie à ses rêves ? Comment unir cette aspiration et la mentalité destructrice de notre époque dans la prière et le retour à la nature sauvage et pleine de vitalité, ou à la Terre-Mère ?
Dans son roman-essai, Paulette Diedhiou partage le rêve qui a donné naissance à son travail constant d’écoute des moments d’émerveillement et de perte, ces instants inattendus et immérités, et explore comment ils peuvent ouvrir nos cœurs aux paradoxes de notre temps. Donnant forme à la vie spirituelle dans un monde en proie aux flammes et à la catastrophe, elle montre comment s’engager avec l’amour, le deuil, l’absence et la présence nous mettent en contact avec le mystère. En d’autres termes, face à face avec la gloire de l’expérience.
Kassine est non seulement ce lieu d’hospitalité vivant, cette île enchanteresse par ses us et coutumes légendaires, ou encore cet espace sacré appelant un type de religiosité ancrée dans les esprits éveillés, mais constitue aussi ce trésor mythique qui ouvre le chemin spirituel aux humains par la sacralité de ses mythes et rituels. C’est le lieu où se développe une attitude écologique comportant une dimension purement spirituelle.
« Dans l’île de Kassine et dans les villages environnants, l’animisme est très présent. On le retrouve aussi bien dans les us et coutumes que dans la nature elle-même. »
Puisant dans une relation profonde avec la nature et le pouvoir transformateur des récits, Paulette Diedhiou nous invite à contempler sous son regard vigilant et admiratif le Grand Mystère de ce manteau de terre, Kassine, à travers le reflet de son unique pouvoir. Kassine étant l’inépuisable matrice, l’origine et la source authentique de toute la végétation, d’une économie croissante, des magnifiques plages, des totems mystiques, entre autres merveilles.
« Le totem de mon enfance était surnommé Dembo, du prénom de mon arrière-grand-père. Dembo-le-totem était comme un membre de la famille. »
Face aux multiples crimes écologiques dont sont victimes certains villages du sud, Paulette propose une écologie spirituelle incarnée en se souvenant de la Terre et de ce qu’elle représente comme énergie mystique, nous suggérant en même temps de nous aligner sur le courant de la vie. Car en chacun de nous réside la mémoire d’un mode d’être primordial, en relation respectueuse et réciproque avec la Terre. Ce récit nous aide en quelque sorte à réapprendre à vivre en communion avec Elle.
Son travail rejoint explicitement celui des journalistes et hommes de radio, en l’occurrence Jacques Languirand et Jean Proux. « Nous sommes sur cette Terre les intendants du créateur. Car toute blessure infligée à la Terre vient finalement meurtrir la vie humaine. »
DHYANI YWAHOO, Sagesse amérindienne, Traditions et enseignements des indiens Cherokees, cité par les deux journalistes.
En tant que poumon économique, Kassine constitue par ailleurs une zone exposée à la déforestation, à l’exploitation sauvage de ses ressources, comme en témoigne la coupe abusive de bois.
« Le fumage de poisson et la riziculture figurent également parmi les éléments néfastes répertoriés, contribuant à l’exacerbation de la déforestation. »
L’écrivaine explore en réalité les stupéfiantes capacités d’expression des créatures terrestres, y compris l’homme, leur ancrage dans le monde naturel qui les accueille avec générosité. Elle nous invite à nous comporter moins en intermédiaires et davantage en observateurs attentifs des voix qui nous entourent. Poursuivant cette réflexion, elle s’interroge sur la manière dont nous pouvons élargir l’analyse des causes du phénomène de l’immigration irrégulière dans des zones de pêche, plus largement dans des sphères géographiques troublantes.
QUID DE L’AMOUR ?
Sous un autre registre, Paulette Diedhiou nous montre la voie de l’amour dans ce brillant récit. Seul l’amour est en vérité capable de triompher du mal. La beauté de ce roman réside en effet dans l’espace entre dire et ne pas dire. En gardant le plaisir de lire ce texte, nous nous projetons dans l’univers du personnage Élani mais aussi dans celui de Nya, pour lesquels l’amour constitue le sel de la vie, devenant ainsi un motif central. Deux amies en quête d’amour et d’authenticité malgré leur destin si difficile…
Cet intérêt coïncide avec l’expérience d’une aventure à la fois discrète et mystique, où se répandent la flamme de l’éducation puisée dans l’héritage des ancêtres et la bénédiction des parents. Élani se souvient par exemple de l’éducation héritée de sa mère ; Nya, elle, s’éveille au souvenir des valeurs transmises par sa mère avant son décès.
La mort, vitrine de l’absence dans le roman, permet de donner vie au manque et au vide existentiel. Elle façonne discrètement les pensées et crée le lien avec l’au-delà. Paulette met en scène des personnages » bons sauvages » attachés à leur terroir et qui tirent leur vitalité de l’engagement total. L’impact émotionnel est plus durable que le simple effet de choc. Toutefois, cela n’empêche pas de continuer à garder sa foi à la vie, de garder espoir. Certes les dégâts psychologiques sont importants, mais la longue traversée demeure une réussite.
Ce roman-essai est ainsi l’expression d’une subjectivité éloquente, éclairée et éclairante. Paulette ne dit ni ne cache. Elle suggère la voie à emprunter pour se réconcilier avec soi-même malgré les épreuves de la vie. Et comme le dit Elani elle-même : « On peut chuter certes, mais sans heurter le sol. Le plus important est de ne ni plonger dans la procrastination ni dans la lamentation excessive… » (P137).
Elani nous intime l’ordre d’arrêter de jouer le jeu de quelqu’un et de vivre pleinement en accord avec ses valeurs authentiques, ou d’éviter d’être cynique. Le nihilisme consiste à éviter la réalité plutôt qu’à l’affronter, à croire en d’autres mondes plutôt qu’à accepter celui-ci, et à essayer de nous sentir puissants plutôt qu’à admettre nos propres faiblesses.
El Hadji THIAM est initiateur du Club de Lecture – Lire avec Elaj
