Fatima Daas offre une nouvelle variation du roman d’apprentissage avec un second livre qui dessine la trajectoire d’une jeune banlieusarde, d’origine algérienne, lesbienne, qui accepte de « jouer le jeu » pour mieux le déjouer.

Jouer le jeu, de Fatima Daas, publié le 22 août aux éditions de L’Olivier, fait partie des sorties attendues de la rentrée littéraire 2025. Son premier roman, La Petite Dernière, paru en 2020 aux éditions Noir sur Blanc, un succès en librairie signé par une écrivaine de 24 ans, avait reçu le prix du premier Roman 2020 du magazine Les Inrockuptibles.

Son adaptation à l’écran par Hafsia Herzi sort en salles le 1er octobre. Présenté en compétition au festival de Cannes 2025, le film a valu à Nadia Melliti, la jeune interprète de Fatima, son personnage principal, le prix d’interprétation féminine.

Dans ce deuxième roman, Fatima Daas s’intéresse une fois encore à l’histoire d’une jeune femme sur le chemin de l’émancipation. Kayden entre en seconde. Dans le questionnaire distribué le jour de la rentrée par Madame Fontaine, sa professeure de lettres, elle « ne coche rien à masculin, féminin », et répond « écrire » quand on lui demande « ce qu’elle aime faire de son temps libre ». Elle le prouve en laissant aller sa plume sur la question qui suit : « Qu’est-ce qui vous rend heureux à l’école ? »

Fatima Daas, habile, campe ainsi d’entrée de jeu son personnage en deux coups de cuillère à pot. On va ensuite suivre les péripéties de la vie de Kayden pendant ses trois années au lycée, marquées par ses amitiés, et sa relation avec Madame Fontaine, cette professeure qui la trouble, et qui s’est mis en tête de la faire entrer à Sciences Po.

« C’était ton rôle de me protéger »

En décidant de répondre à l’appel du pied de sa professeure de français, Kayden, jeune fille intelligente, créative, drôle, avec du caractère, se lance dans une aventure qui va lui permettre de s’émanciper et, on l’imagine, de trouver les moyens de réaliser ses rêves. Mais il va lui falloir pour cela se familiariser avec un monde qui lui est étranger, « jouer le jeu », adopter ses codes pour mieux pouvoir s’en débarrasser le moment venu.

À cela s’ajoute l’éveil des sens. Et de ce côté-là aussi, Kayden a un combat à mener pour assumer ses désirs. Que la professeure de français soit le vecteur de ces deux sujets d’émancipation est à la fois une chance pour la jeune fille, mais aussi un poids. « Parce qu’avant de me dire lesbienne, j’ai dû me dire que je t’aimais toi, seulement toi, avec ta position, ton âge, toi adulte, moi adolescente », dit Kayden à sa professeure dans une lettre qui clôt le livre.

« Je me suis attachée à toi, comme on s’attache à une figure d’autorité, au pouvoir, à l’impossible, quand on est une jeune lesbienne dans un monde prêt à nous détruire. » Le roman aborde en sa toute fin avec pudeur, mais sans détour, l’ambiguïté toxique de la relation tissée entre la lycéenne et sa professeure. « À trente ans, on a déjà été adolescent. C’était ton rôle de me protéger. »

Héroïnes des temps modernes

Jouer le jeu est une immersion dans la planète adolescente, ce temps des questionnements et des tâtonnements, où les traits de personnalité sont brouillons, désordonnés parce qu’en phase de métamorphose entre l’enfance et l’âge adulte. Ce temps aussi inquiétant qu’excitant où s’affine peu à peu une individualité, où naît un être pensant et désirant, en conscience. L’âge, aussi, des amitiés surpuissantes et des rapports en « yoyo » avec la famille, sur laquelle on s’appuie (quand on peut, et c’est le cas de Kayden), mais qu’on essaie de mettre à distance, pour pouvoir s’envoler.

Tout ce monde, comme une bulle, Fatima Daas l’embrasse avec une vivacité d’écriture nourrie de dialogues pétillants, qui colle parfaitement avec les urgences de cet âge bouleversant de fragilité et de puissance mêlées. La romancière s’attache à une figure, Fatima dans La Petite Dernière, Kayden ici. Mais c’est aussi un corps social et ses institutions (le quartier, le lycée, les profs, l’accès aux études supérieures, Paris…), avec ses mécanismes pas toujours inclusifs, qu’elle décrypte à travers le destin de ses héroïnes. Et ce sont bien des héroïnes des temps modernes, ces êtres capables d’affirmer leur personnalité et leurs désirs en résistant aux injonctions des uns et des autres, à se conformer aux modèles proposés.

À travers des croquis de scènes toutes simples, souvent drôles mais aussi parfois bouleversantes, de la vie quotidienne, ce nouveau roman de Fatima Daas livre un message universel et humaniste, qui interroge la question de la place de chaque être humain, avec ses propres désirs et sa propre identité, dans un monde qui préfère encore souvent les cases, les genres, ou les trajectoires toutes tracées. Un livre de la rentrée littéraire à la fois profond et divertissant, qui peut se lire (à profit) dès la fin du collège.

Couverture du livre "Jouer le jeu", de Fatima Daas, publié le 22 août 2025. (EDITIONS DE L'OLIVIER)
Couverture du livre « Jouer le jeu », de Fatima Daas, publié le 22 août 2025. (EDITIONS DE L’OLIVIER)

Jouer le jeu, de Fatima Daas, Ed. de l’Olivier, 192 pages, 20,00 Euros

Extrait :

« Kayden tape Sciences Po dans la barre de recherche Google et se met à parcourir plusieurs vidéos. Shadi allongée sur son lit est occupée à scroller.
Sur l’écran de l’ordinateur apparaissent des étudiants qui sont entrés à Sciences Politiques avec la convention d’éducation prioritaire et racontent leurs espoirs, leurs motivations, leur intégration au sein de l’élite.
Il y en a un avec de longs cheveux noirs qu’on appelle « la merveille de Sciences Po ». Dans la vidéo, le maire de Paris passe devant lui, il dit : « Bonjour, jeune homme », en lui serrant la main.
Le directeur de Sciences Po présente l’étudiant au maire et lui précise par quelle voie il a intégré l’école. Le maire ricane et se reprend : « Bonjour, merveille », dit-il avec une voix grasse. Il dit que c’est une des caractéristiques de Sciences Po de prendre le meilleur de la tradition et d’oser innover. L’élève a les yeux qui brillent. « Merci, merci m’sieur. » Face caméra, il affirme, ému, être « touché ». Pour lui c’est un moment d’ultime reconnaissance.
Sans qu’elle sache exactement pourquoi, ces images sont insoutenables pour Kayden. Ses dents mordillent ses lèvres, ses mains deviennent moites. Elle ouvre la fenêtre sous le regard dubitatif de sa sœur, et ferme rapidement la page sur son ordinateur. » (page 71).

franceinfo.fr/culture