
« La Mort, qui nous laisse rêver de bonheur et de renommée et qui ne nous dit ni oui ni non, sort brusquement de son embuscade, et balaye d’un coup d’aile nos plans.»
Charles Baudelaire
D’entrée de jeu, Papa Moussa Sy se dévoile: « Ecrire, s’élancer dans les sphères idéelles, fuir le réel pour se consacrer à la quête de l’Eternel […] S’élever, laisser une partie de soi-même mourir un peu. » Puis, se définissant comme poète à l’inspiration sinistre, il décline son objectif: je trempe ma plume dans l’asphalte, pour effacer ces peurs bleues, ces douleurs noires qui colorent nos vies monotones devant la mort. Donc un acte de transcendance, une rupture avec le réel afin d’accéder à la clarté. La poésie reste l’épée avec laquelle il « immortalisera » la mort pour que tarissent ses cris qui font peur. Et c’est sur le terrain de la vie qu’il faut l’affronter. Le parallélisme apparait tel un binôme poétique par rapport à la structure équilibrée. D’ombre et d’échos: deux groupes nominaux prépositionnels séparés par la conjonction de coordination (et).
Ainsi, le poème entre en connexion avec les textes sacrés pour retrouver une pureté dans le discours, un soubassement religieux qui lui permet de s’affirmer également: c’est quelqu’un qui croit à la mort donc qui croit en Dieu. Il reste fidèle aux enseignements du Prophète (PSL) – lui qui invite tout musulman à mourir avant que la mort ne vienne, une manière de s’écarter aux choses mondaines pour s’adonner pleinement à Dieu – Les traces de réminiscences du coran, des histoires prophétiques entre autres, s’y lisent et se devinent. Il devient prédicateur d’où son contact permanent avec le(s) poète(s) maudit(s) pour retrouver la pureté langagière. Cette élévation convoitée, cet isolement synonyme de rupture ou divorce d’avec la mondanité serait une obligation de se départir des poètes aux vers ennuyeux pour que vibre la mort dans la mémoire sonore et visuelle de l’homme voué à faner. Encore le titre ne déroge pas à cette règle. Du point de vue symbolique, l’ombre fait appel à la vue, une seconde nature des êtres et des choses liée à l’obscurité, au silence. L’écho quant à lui, un double d’ombre qui fait appel à l’ouïe, l’offensive.
Toujours dans cette première partie, A l’ombre de la faucheuse le poète oriente le discours vers deux angles qui permettent de légitimer cette invitation: le temps et l’homme à travers son corps. Parce qu’il a compris que c’est des choses que l’homme doit défier au sens latin du mot disfadare (cesser de se fier) pour vivre pleinement la mort. Dans cette section, il nous montre que le temps fragilise l’homme, fragilisant même l’autre entité qui est le corps à travers la beauté fanée dans le creux des rides. Il l’abat dans ses propres indicateurs, pour montrer sa fuite, il l’égrène de la seconde aux heures sous la dénomination de l’horloge criminelle caril nous joue mauvais tour, nous détourne de la faucheuse. Les déictiques temporels fonctionnent dans de nombreux poèmes comme alerte. Dans Ainsi va la vie, il poursuit la logique, en passant par le jour, le mois, l’année, le siècle et finit par l’histoire. Autrement, cette rotation du temps n’est qu’un rappel. Il conclut ce poème par: Et ainsi va la vie, et ainsi vient la mort. Ce thème du temps permet de bien habiter l’horizon de Charles Baudelaire lui qui le considère comme un mal universel, l’ennemi dominateur et destructeur ainsi argue-t-il: « Ô douleur! ô douleur! Le temps mange la vie ». Mais plus fort, le texte devient absorption et transformation pour reprendre Julia Kristeva. Dans Est Tempus, où le temps sous la formule d’horloge criminelle lance ce cri vers la fin: « Coucou ! Coucou ! Il est l’heure de mourir.» L’intertextualité avec L’Horloge de Baudelaire(Les Fleurs du Mal) montre cette clarté, prenant ainsi sa chute: « Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible, Dont le doigt nous menace et nous dit: « Souviens-toi !».
Sauf que notre cher poète a compris que se départir du temps ne suffit pas, il faut que l’homme devienne possesseur de son propre corps au lieu d’être le possédé. Si la mort est un évènement spirituel qui donne sens à l’existence, le corps constitue une entrave parce qu’il lui impose ses besoins qui freinent toute pensée vers la faucheuse. Regagnant ainsi la conception « corps prison de l’âme » enseignée par Platon dans Gorgias, le philosophe dira que c’est « le tombeau » qui entrave l’âme. Et par l’incarnation de cette condition humaine PMSY se verse dans ce qu’on appelle: la poésie engagée. Le poète ne laisse aucune chance aux individus qui n’ont aucune attitude morale envers les hommes. Il met en évidence toute leur bassesse morale marquée par leur fascination pour le morbide. Il cloue ces gens dans la nature faunique, leurs comparants deviennent des animaux qui évoluent dans toutes sortes de puanteurs et ceux qui se nourrissent de putréfactions: charognard, vautour fauve, un rat d’égout voire le symbole iconique de la faucheuse (la personnification squelettique de la mort c’est à dire: La faux) pour leur rappeler leur caractère mortel. Et tout musulman qu’il est, il sait que cette substance physique qui, de la naissance reçoit l’appel à la prière sur l’oreille droite et l’annonce de la prière (ou l’appel immanent) sur l’oreille gauche pour finir cadavre où ces appels seront finalisés par la prière mortuaire, est purifiée par la mort. Elle dépouille le corps de cette puanteur puis le libère. Le choix des titres révèle la preuve: La grande toilette, L’ultime demeure. L’adjonction de ces qualificatifs révèle l’importance de la faucheuse mais aussi sa supériorité sur la vie – par rapport au poème qui s’intitule: Lugubre cérémonial–
Comme pour donner justificatif à sa communion avec des poètes lugubres, l’univers de la comparaison fait que son écriture se rattache de plus en plus aux symbolistes, peut-être pour dire oui à Stéphane Mallarmé: « Nommer un objet, c’est supprimer les trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu; le suggérer, voilà le rêve. C’est le parfait usage de ce mystère qui constitue un symbole.» En plus, la pertinence de la réminiscence baudelairienne reste plus nette lorsqu’il invite ces charognards, ces vautours vers l’amour pour les élever au rang des rois de l’azur l’albatros, le Milan, le phénix et vous aurez le mystère du corbeau et la magnificence du cygne. A force de lire également le poème: Charognards, La Sourate At-Tawba (Le Repentir) fait écho dans la mémoire du lecteur:
« O vous qui croyez! Beaucoup de rabbins et de moines dévorent les biens des gens illégalement et [leur] obstruent le sentier de Dieu. A ceux qui thésaurisent 9:34. « Le jour où [ces trésors] seront portés à l’incandescence dans le feu de l’Enfer et qu’ils en seront cautérisés, front, flancs et dos: voici ce que vous avez thésaurisé pour vous-mêmes. Goutez de ce que vous aurez thésaurisé. », 9:35
Attention! Cette invitation vers la mort n’est ni une négation, ni une adhésion béate à la vie. On peut deviner certes l’idée selon les exigences de la philosophie épicurienne (Carpe diem) mais, au verbe cueillir, il y adjoint: se vouer pleinement à Dieu, et il ne tarde pas, somme toute d’alerter: Car après tout/ Demain tu vas mourir. On peut retrouver l’essence de ses vers dans l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba, en ces termes: «Laisser passer ce temps sans bonnes actions est une grande perte le jour du jugement dernier.» Dans La Bible également: « Vous avez, en effet, été appelés pour la liberté, frères ; seulement n’usez pas de cette liberté comme d’une occasion pour la chair ; mais par amour travaillez comme des esclaves les uns des autres. Car toute la Loi se trouve accomplie dans une seule parole, à savoir: Tu dois aimer ton prochain comme toi-même », Galates 5:13-14. Conduisant ainsi le corps vers sa demeure, Papa Moussa Sy saisit les plaintes des corps inertes, rappelle aux croyants l’entretien de la tombe, se questionne et célèbre la splendeur du tombeau:
Dans les splendeurs du tombeau
Des tas de questions me taraudent l’esprit,
J’implore Allah et Son Prophète, je prie
Afin qu’IL soit Clément avec les hommes:
Les pécheurs et coupables que nous sommes.
Prière qui ferme la première et ouvre la seconde partie. La substance matérielle cède la place à la substance spirituelle, le monde des idées: Echos de l’âme dont chaque résonance rappelle les cicatrices de l’existence. Des résonances qui ne l’épargnent pas. Devant ce magnifique tombeau, l’âme du poète s’envole. Navigue vers des êtres qui lui sont très chers, la poésie permet de les immortaliser mais aussi parce qu’il est conscient que le deuil est la transition passant de l’amour charnel à un amour spirituel, il leur rend hommage. Ce qui l’entraîne dans des Souvenirs amers où toute la souffrance du poète se mêle à l’écriture. Il écrit désormais avec son sang; le champ lexical du sang (cœur, sang, veines) guide sa plume. Ce qui induit à situer le texte dans cette méthode érudite de l’histoire littéraire appelé le « lansonnisme » (Gustave Lanson privilégie l’étude des œuvres à travers leurs causes sociohistoriques et biographiques de l’auteur). Le poème dédié aux victimes des émeutes de mars 2021: S’il nous faut mourir fonctionne comme hommage certes, mais il est le prolongement de son esprit combatif contre l’injustice La voix du peuple doit résonner à mille lieues Contre la monocratie et la dictature. C’est parce qu’il a pris part à ces combats: « [Ses] yeux sont témoins du sujet de [ses] vers» d’où son « je » se mue en un « nous » inclusif. Ce poème fonctionne comme le prolongement de son engagement, un combat contre l’injustice.
Cependant, il ne perdra pas de vue ni sur l’inéluctable ni sur son revers de la médaille: l’amour. C’est dans le lit de la mort que l’amour s’endort, / Comme le corps sans âme voyage sans retour, dit l’auteur. Il associe Mort et Amour en empruntant à la Grèce antique Eros et Thanatos car aimer c’est mourir, aimer implique la perte, la souffrance, elle touche tous ceux qui aiment. La mort et l’amour sont contraires et complémentaires: l’une promet l’éternité, l’autre la fin. L’amour consolide le rappel en mettant la lumière sur le poids de la mort. L’amour, cette éternelle jeunesse d’une certaine irresponsabilité qui aveugle enflamme mais qui restera toujours inerte face à la faucheuse. Il faut préciser alors juste qu’il ne cherche pas des affadissements poétiques, ce n’est pas une dénégation à la manière de certains poètes. PMSY est conscient qu’aimer c’est donner tout, s’abandonner à l’être et que ça finira par la mort. Ce qui lui donne opportunité d’ouvrir ainsi une brèche, revenir sur les couples mythiques fragilisés par la mort (Orphée et Eurydice, Quasimodo, Shah Jahan et Mumtaz Mahall, Romeo et Juliette, Jack et Rose). Oui! Parce que l’amour a besoin du temps, son évolution dépend du temps et plus le temps évolue, plus l’amour est proche de la mort, ce qui relève son caractère éphémère. Lisons le dernier quatrain du poème Cœur à rebours:
Avant que tout l’univers ne parte en éclat
Laisse-moi te dire juste un dernier instant
Que je t’aime dans toutes les langues du monde
Mais hélas il nous manquera toujours du temps.
Deux décasyllabes qui assurent la cadence mélodieuse, suivis d’un alexandrin pour apporter plus de rythme parce que c’est des vers destinés à être chantés durant toute notre existence. Encore est-il que cette grandeur classique témoigne la grandeur de Dieu, montrer sa puissance et se vouer à Lui.
La référence aux textes religieux devient plus forte et se multiplie. Comme s’il murmurait la profession de foi fondamentale de l’islam (La Shahada) pour encore illustrer que seule La Royauté d’Allah demeure. Il donne des illustrations dans trois poèmes: Le déluge où le palimpseste des livres sacrés y lisent (La Genèse du chapitre 6 au chapitre 9 et la onzième sourate Hȗd (Sourate de Houd)) du coran), dans Les Larmes divines la puissance de Dieu est visible à travers la pluie qui permet à l’homme de magnifier le beau temps et dans L’Automne, la mort de la nature est évoquée car il est dit dans le livre saint: « Chaque âme goutera la mort». Papa Moussa Sy poursuit ces interrogations philosophiques déjà abordées dans la première partie sous le titre: Maïeutiques, où il s’interroge sur l’absurdité de l’existence, ce paradoxe de la création. Ici, dans la seconde partie c’est: La Géhenne, une question liée à la prédestination qu’il formule ainsi: Tu savais seigneur mes jours de poisse// Mes heures de gloire et mes nuits de doute // Alors seigneur, à quoi bon cet enfer? Cette question de la prédestination s’illustre à travers La Sourate Al-Baquara (La Vache), 2:6 Et dans la Sourate Al-Hadid (Le Fer), 57:22
Vers la fin du recueil, on voit que le poète ne cherchait qu’une voie et voix poétiques simplement mais Dieu reste le miroir du poète; il se démarque de ces poètes maudits. Si Arthur Rimbaud à travers ces interrogations remettent en cause les valeurs spirituelles, les considérant comme Le Mal, et que Mallarmé cherche à remplacer Dieu par l’Art, quant à Baudelaire, il veut y croire. PMSY lui s’ancre (s’encre) plus que jamais au Seigneur pour montrer le caractère mortel et imparfait de l’humain. Entre lui et ses semblables qu’il nomme: mon frère, se dresse un sermon sinon, genre de discours structuré, rattaché à l’éloquence sacrée car: « C’est dans la mesure où la poésie est portée jusqu’à l’absence de poésie que la communication poétique est possible. » Les coordonnées du réel (mon, moi, ici, dorénavant, maintenant) structurent la situation d’énonciation pour l’inscrire dans le présent. Face à ces interrogations, voici sa réponse: « Enfer ou paradis peu importe//Pourvu qu’on meure de d’une belle mort. » Et se dit prêt pour l’ultime voyage. Le dernier vers s’achève: « Ci-gît, le plus noble des poètes, PMSY ». Mais avant qu’il parte, nous lecteurs, s’appuierons sur le livre de référence pour tout musulman, précisément la Sourate Ta-ha 20:135, pour formuler cette prière à l’égard du fils de feu Mouhamed Sy (Paix à son âme): « Seigneur ouvre la poitrine de ce poète, et facilite sa mission, et dénoue un nœud en sa langue, afin que le monde comprenne et pratique ses paroles »
Amen!
Papis Ann, écrivain poète
Saint-Louis, février 2026.

