La culture est définie au sens large, comme le contexte de croyances, de valeurs, de normes et de pratiques partagées qui sont transmises d’une génération à l’autre (1, 2) et qui façonnent la manière dont les individus perçoivent, interprètent et réagissent au monde (3). Selon cette définition, la culture est étroitement liée à l’encodage. L’encodage est la première étape de la mémoire. C’est le processus par lequel le cerveau prend des informations, comme des images, des sons ou des émotions, et les transforme en une forme qu’il peut stocker. Par exemple, quand vous rencontrez quelqu’un pour la première fois, votre cerveau “enregistre” son visage, sa voix, et le contexte. Sans encodage, il n’y a pas de souvenir. Si quelque chose n’est pas bien encodé, il sera difficile de s’en rappeler plus tard.

Une vaste littérature montre que la culture influence profondément la manière dont les individus perçoivent, organisent et représentent les informations de leur environnement (5, 6). Autrement dit, elle agit directement sur ce à quoi nous faisons attention et comment nous l’encodons. La langue joue ici un rôle central. Par exemple, toutes les langues ne découpent pas le spectre des couleurs de la même manière. Contrairement au français, le russe distingue obligatoirement le bleu clair (« goluboy ») et le bleu foncé (« siniy »)(11). Cette différence linguistique peut influencer la manière dont les individus perçoivent et mémorisent ces couleurs (7).

Certaines langues poussent cette logique encore plus loin. La langue des Pirahãs, en Amazonie, ne possède ni mots pour les couleurs ni système numérique formel (13,14). Ces particularités soulèvent une question fondamentale. Comment l’absence de certains concepts linguistiques influence-t-elle la manière dont les individus encodent leur environnement ? Elles illustrent que l’encodage n’est pas seulement biologique, mais aussi profondément ancré dans des cadres culturels et linguistiques.

La culture structure également deux dimensions essentielles de la mémoire que sont l’espace et le temps. Les habitudes culturelles, comme le sens de lecture, influencent la manière dont nous organisons l’espace. Les personnes qui lisent de gauche à droite (comme en français) ont tendance à porter davantage attention à la partie gauche de l’espace, tandis que celles qui lisent de droite à gauche (comme en arabe) présentent la tendance inverse (8).

De la même manière, la langue influence la représentation du temps. En français, le temps est souvent conceptualisé de manière horizontale, on dit qu’on « regarde vers l’avenir » ou qu’on « revient sur le passé », comme une ligne allant du passé derrière soi vers le futur devant soi. En mandarin, il peut être représenté verticalement, avec des événements situés « en haut » ou « en bas », où le mois prochain est le « mois bas » et le mois dernier est le « mois haut » (9). Dans certaines langues de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les repères spatiaux reposent sur les points cardinaux plutôt que sur des notions relatives comme « gauche » et « droite » comme nous le faisons en français ou en wolof, ce qui reflète une sensibilité accrue à l’environnement spatial. Par exemple, ils diraient « ma chaussure sud-ouest » au lieu de « ma chaussure droite ». (10) Enfin, ces influences culturelles se manifestent aussi dans la mémoire d’événements collectifs. Les souvenirs ne sont pas de simples reproductions du passé, mais des reconstructions influencées par le contexte culturel. Par exemple, des recherches ont montré que des participants issus de différents pays ne se rappellent pas les mêmes événements clés de la Seconde Guerre mondiale et tendent à surestimer le rôle de leur propre nation (12). Ils ont constaté que les participants russes énuméraient des événements clés de la guerre, différents de ceux cités par les participants d’autres pays, et que même le fait fondamental concernant les années délimitant le conflit, variait. Au Sénégal, les souvenirs liés à cette période incluent souvent des éléments spécifiques comme les tirailleurs sénégalais ou les événements du camp de Thiaroye, illustrant encore une fois que ce que nous retenons est façonné par notre contexte culturel.

En fin de compte, se souvenir n’est jamais un acte neutre. Ce que nous retenons du monde dépend autant de notre cerveau que des cadres culturels dans lesquels il évolue. La culture agit comme un filtre invisible qui guide notre attention, structure nos perceptions et donne du sens à nos expériences dès leur encodage. Explorer la mémoire, c’est donc aussi explorer la diversité des manières d’être au monde. 

Marie Coura Diagne 
* Cognitive Neuroscience Ph.D Student 
* Cognitive and affective neuroscience laboratory 
* Department of psychology and NeuroscienceBoston College 
diagnem@bc.edu