Collection Nouvelles Lettres Sénégalaises,  L’Harmattan Sénégal-2026 

Il y a des livres qui portent leur territoire comme une peau. Celui-ci est de ceux-là. Dès les premières pages, Saint-Louis du Sénégal s’impose avec une évidence presque physique : la rue Capitaine Thomas à Santhiaba, le sel de l’air mêlé aux odeurs de poisson séché, les pirogues qui rentrent ou ne rentrent pas. Fara Njaay ne décrit pas ce lieu — il l’habite, et nous y installe sans cérémonie. La Langue de Barbarie, — ce cordon de sable étroit coincé entre l’Atlantique et le fleuve Sénégal, — devient bien plus qu’un décor : une condition, presque une métaphore de l’existence de ceux qui vivent en bordure de tout.

Nzuri a treize ans. Il vit à Santhiaba, entre un père enseignant à la retraite aussi rigide que peut l’être un despote et une mère soumise qui aime avec la discrétion des gens qui savent que la douleur ne se nomme pas. Autour de cette enfance sous surveillance, un drame plus large se déploie : dix pêcheurs ont disparu en mer. La pirogue de Père Assane, partie le jeudi 21 juillet, n’est pas rentrée. Et le quartier tout entier tourne autour de cette absence comme il a appris, depuis des générations, à tourner autour de toutes les absences. 

Ce double récit structure le livre non pas en alternance mécanique, mais dans une superposition naturelle où les deux histoires partagent le même ciel, le même sable, la même résignation tendue.

Le titre est une promesse et une question. La langue des barbares — de quelle langue s’agit-il ? Du français imposé par la colonisation ? Du wolof qui se tresse dans le texte sans crier gare, sans être traduit avec la condescendance habituelle ? De la langue coranique mémorisée sous la menace du fouet, récitée sans être comprise ? Fara Njaay choisit de ne pas choisir, et cette décision est le geste littéraire central du livre. Quant aux barbares, ils sont partout : les chalutiers étrangers qui ravagent les eaux territoriales, le politicien en costume venu faire de la peine sa tribune, mais aussi le maître coranique qui fouette des enfants jusqu’à l’évanouissement, et le père qui gifle son fils pour une prière manquée. La barbarie n’est pas ici une catégorie de l’altérité : elle est le tissu même du quotidien.

Ce qui frappe d’abord à la lecture, c’est la construction polyphonique du roman. Des articles de presse reproduits dans le corps du texte, le journal d’un migrant, les apostrophes des parents des victimes sont autant de voix qui disent que ce drame ne peut pas être raconté d’un seul point de vue. À cette polyphonie s’ajoute une précision sociologique portée sans didactisme. Fara Njaay sait que les maisons n’ont pas de numéros à Santhiaba, qu’on les identifie par le nom de leurs habitants les plus célèbres. Il sait les micro-économies de la plage, les parts de poisson distribuées aux vieillards et aux enfants dès que la pêche est bonne. Ce savoir nourrit le roman sans jamais l’alourdir. Le personnage de Fou-Philosophe — ancien professeur défait par l’assassinat de sa femme journaliste au Mali — est à cet égard l’une des plus belles réussites du livre. Il aurait pu rester la silhouette convenue du fou qui dit vrai.

Le traitement de la violence participe de la même retenue : la correction par Sëriñ Daara est décrite avec une froideur narrative qui constitue en elle-même une condamnation, sans leçon morale explicite, sans indignation surjouée.

Par ailleurs, la lecture honnête que je dois au talent de Fara Njaay m’oblige à souligner la seule réserve qui peut lui être opposée. La langue des barbares veut trop embrasser à la fois. La migration irrégulière, l’érosion côtière, la corruption politique, le mariage précoce, le charlatanisme maraboutique, la philosophie soufie sont autant de réalités urgentes dont l’accumulation finit par diluer le propos plutôt que de le densifier, et l’on perd parfois le double fil conducteur au profit de digressions qui relâchent la tension narrative sans toujours l’enrichir en retour. Mais cela se comprend, Fara Njaay est un adepte de la philosophie et ce roman est un prétexte pour lui permettre de réfléchir sur la condition des humains, notamment sur la mort, l’oubli, le mariage, la foi, la nuit…

Ces réserves formulées, il faut revenir à ce qui reste lorsqu’on ferme le livre. Père Assane et son désarroi face aux pertes multiples (humaines, matérielles), Tante Khoury, pieds nus dans l’eau, la rage, le deuil et le désespoir, Nzuri et ses questionnements, sont autant de perspectives qui permettent de dire que Fara Njaay est un écrivain qui a une voix, un regard, et le courage d’écrire le livre que ce territoire méritait. Malgré le luxe des excès, des débordements, de cette générosité qui caractérise les écrivains qui ont trop à dire et pas encore tout à fait appris à choisir, ce roman est habité. Les grands romanciers ne naissent pas sobres. Ils apprennent la sobriété après avoir prouvé qu’ils en avaient moins besoin que les autres. Fara Njaay a prouvé, avec ce premier roman, qu’il avait une matière, une voix et un territoire. Le reste s’appelle une œuvre. Et une œuvre, cela commence exactement comme ça.​​​​​​​​​​​​​​​​

Khalil Diallo 

Romancier 

Dakar, le 03 février 2026