
La littérature contemporaine ou contente de rien ou contente pour rien ou… Nous assistons, impuissants, ou complices, à une lente agonie de la fiction. Elle remonte à on ne sait plus quand, l’époque des romans d’intrigues élaborées, de personnages développés. C’est fini (ou presque) le temps où la littérature se faisait l’espace où l’imaginaire servait à éprouver le monde, à le penser autrement, à s’en émanciper, où la fiction était un laboratoire de l’humain. Aujourd’hui la littérature est devenue un cabinet de coaching. On devient écrivain pour des besoins de CV.
Non, le lecteur n’est plus invité à rêver ni à douter, mais à « réussir » par la « persévérance, la résilience ». Ainsi le roman devient-il un miroir moral où chacun veut voir son visage glorieux. C’est le roman du survivant, du battant, du héros ordinaire qui triomphe après avoir traversé l’enfer. « J’ai souffert dans ma vie, un jour je vais écrire mon histoire ». La littérature du syndrome du personnage principal. Le monde s’y rétrécit au format d’un parcours individuel, comme si toute expérience humaine devait désormais se justifier par une leçon de résilience.
Regardez la couverture du livre « De menuisier-Yaokro à mon rêve » de mon délégué N’Golo. C’est le roman du moment. Tous les médias en parlent, ou du moins reprennent le même texte partagé par l’auteur : on parle d’une ode à la persévérance. L’avenir nuance un peu : « Et comme tout roman, les leçons de vie ne sont pas rares dans ce texte. Et l’une de celles-ci est la persévérance dont Harouna a fait preuve et qui doit servir de modèle, un exemple à copier ».
Pour revenir à la première de couverture, au titre ubuesque, tout y est : un homme sculptant son avenir dans le bois brut de sa condition. À la place d’un masque, d’un symbole ou d’une figure mythique, il façonne un chapeau universitaire, promesse d’ascension sociale et de respectabilité. La matière du rêve est ici littéralement taillée dans le bois du travail, mais un travail sans mystère, sans métaphore, sans vertige. Autrement, un travail utilitaire, moralement pur et socialement gratifiant. C’est la fable du self-made-man transposée en littérature : l’art comme outil de promotion personnelle, non plus comme voie de connaissance ou d’insoumission.
Ainsi, prolifère la littérature du développement personnel, ce nouvel évangile du moi performant, qu’ont en commun écrivains d’aujourd’hui et entrepreneurs judéo-chrétiens. Elle parle la langue de l’entreprise et de la foi : motivation, confiance en soi, bonheur, persévérance, résilience. L’écrivain n’est plus celui qui trouble le monde, mais celui qui le conforte. Il n’invente plus des univers ; il fabrique des modèles. Il ne cherche plus le style, mais la méthode. Et quand on lui demande pourquoi il écrit, il répond sans ciller : « Pour inviter le lecteur à croire en lui, à être résilient ».
C’est là, précisément, que meurt la littérature, quand elle renonce à inquiéter l’homme pour mieux l’encourager. Quand elle troque le vertige de la création contre la recette du succès. Quand elle n’est plus ce lieu de déconstruction et de lucidité, mais un simple manuel de bonne conduite…les sept clés du succès.
Or la fiction n’est pas un catéchisme, enfin c’est ce que croient Bamba Siaka Doh Ouattara ainsi que De Koigny Gbachiman. Elle n’a pas pour vocation d’enseigner la réussite, mais de mettre en crise nos certitudes, d’explorer la part d’ombre de nos rêves. Elle ne sculpte pas des chapeaux de diplômés : elle taille dans la chair vive du réel. Et tant que nous oublierons cela, chaque livre comme celui de…, sincère peut-être, mais symptomatique, sera une pierre de plus à l’édifice d’une littérature moralisée, docile, postromanesque. Une littérature morte de s’être voulue exemplaire.
Érick Digbe – Ligne de mire
