
Traduction de l’espagnol (Venezuela) par Stéphane Chaumet
Une poésie de feu et de nuit, où le corps devient territoire, blessure et lumière. Avec La longue nuit des meutes, Mariela Cordero nous entraîne dans une traversée vertigineuse de l’intime et du collectif, au cœur des métamorphoses humaines.
- ASIN : B0FR9SKN7G
- Éditeur : Senegal Njaay
- Date de publication : 15 septembre 2025
- Langue : Français
- Nombre de pages de l’édition imprimée : 88 pages
- ISBN : 9791097921118
- Poids de l’article : 168 g
- Dimensions : 13.97 x 0.51 x 21.59 cm
PREFACE
Combien d’images permettent au lecteur de faire partie de cette nuit initiale, celle qui ne se détachera jamais de l’origine, tandis que d’autres ombres se combinent pour être des bruits, des hurlements, le souffle des sabres, une balle ou un coup de couteau ? Combien de cicatrices chevauchent les vers que nous lisons tandis que la réalité succombe et se brise en morceaux contre nos rêves ? Dans quel pays ou cauchemar le sang oublié est-il fécondé par ceux qui se lèvent tôt dans le silence ou se revêtent d’arrogance, pendant que les rues ou les artères du corps sont parcourues par les hyènes du pouvoir ou par la fantasmagorie de logarithmes idéologiques ?
La poésie — cette affaire qui souvent communie avec l’indésirable, car elle est capable de tout — s’ouvre comme une grenade et explose au visage des versificateurs de bureau, ceux qui se copient devant le miroir et passent leur chemin tandis que l’espace qu’ils occupent s’efface devant la force de la brutalité. La nuit, alors, est la pourvoyeuse d’une géométrie qui culmine en un cercle vicieux : le sang, la mort, les derniers vers de chaque discours ou la proéminence du coup que reçoit le visage, le coup adéquat selon la manière dont on a appris à ouvrir des blessures et à imaginer des cicatrices.
Les chiens de la nuit savent qu’ils feront partie d’un poème. La meute fera la queue pour le questionnaire, pour le décompte des images qui chevaucheront la structure du poème. La nuit et son corps fait corps dans le parcours humain de celui qui est une victime propitiatoire. Sûrement, le poème ne le dit pas, mais sa substance brandit la symbologie, ouvre la grenade pour qu’elle explose avec toutes ses variantes douloureuses.
Et si nous venons de la nuit et allons vers elle, comme l’affirme Gerbasi dans son univers poétique, il faut dire que la nuit, l’ombre de cette nuit, faite plurielle dans la bouche qui hurle, se fait meute et s’en prend à celui qui révèle son inconfort et se rebelle contre sa cacophonie bestiale dystopique.
La poésie, dénudée comme elle se doit, nous parle depuis cette nuit, celle que Mariela Cordero nous rapproche avec ses adjectifs et sa force verbale. Disons que nous sommes face à une poétique de la déchirure, de la douleur et d’amours qui reviennent, qui font partie de cette longue et épaisse fuite de la meute et de ses nuits.
Don Alfonso Reyes, dans L’expérience littéraire, affirme qu’«il y a des catégories de la lecture », et il cite Heine et Sor Juana Inés de la Cruz pour soutenir qu’il est bon de savoir comment entrer dans celle-ci, la lecture, pour pouvoir la dire à voix haute, comme le premier cité le faisait avec Don Quichotte de la Mancha, et la seconde, qui se plaignait de n’avoir d’autres compagnons que l’encrier et la plume pour écrire, pour dire du monde. En ce sens, une poésie qui se formule comme une coulée de boue, celle que nous donne Mariela Cordero, requiert une lecture à voix haute pour que l’on entende plus que le hurlement de la meute, et qu’elle se dote des outils pour créer une poétique qui devra découvrir l’ombre nocturne et la révéler aux lecteurs, qui sont sûrement aussi victimes de ces dangereux personnages qui errent la nuit à la recherche de blessures et de sang, ceux qui ont fait d’un pays une désolation et une «fleur diffuse».
La lecture nous conduit à travers les «signes hérités» de la destruction. Et juste après: «Tu as suivi le cours des meutes. Désormais / tu n’as plus de nom». Cette deuxième personne fait directement allusion à celui qui entre dans le texte, à celui qui le résume dans son moi, qui se fait pluriel dans la disparition de celui qui était auparavant un sujet connu, nommé. Le processus de destruction est parfait, bien pensé, c’est pourquoi «Tu n’aimes que le cercle» jusqu’à sentir qu’«Un corps / est ardeur / pour mourir».
Voici la mise en scène de la lecture à voix haute: celui qui affronte la meute sait comment le faire, il crie, il hurle aussi, il lèche ses blessures, et il croit que «Les chasseurs sont engloutis / par un océan brutal / resplendissant / qui les laisse aveugles.». Ce serait, en guise de consolation, la défaite de ceux qui sont devenus ces loups qui obéissent aux ordres d’un pouvoir obscur, nocturne.
La voix de la poétesse dit: «et il était tard quand nous avons découvert/ que nous aussi nous étions blessés à mort.».
Ce n’est plus une deuxième personne du singulier, une seule personne : c’est maintenant un pluriel qui s’ouvre comme un pays au milieu de tant de moi harcelés. De cette perspective, celui qui vit dans le poème ressent «la folle praxis / de peser les âmes ».
Je lis ce recueil de poèmes comme un récit. Je lis le récit de ce poème qui, en étant converti en un, déverse toute sa force sur un thème: la mort, celle qui apparaît quand la meute fait de la nuit son festin. Néanmoins, celui qui parle depuis le texte affirme: «tu n’aspires qu’à profiter de l’intime et définitive déchirure:/aimer.». Aimer fait mal, surtout si l’on aime au milieu d’un hurlement. Ou dans l’absence.
Une métaphore se distingue au milieu du vacarme et des gaz:
Le léger frôlement d’ailes de colibri
se transforme
en brutal
contact d’éclairs.
La voix insiste: «… cherche la douleur incrustée / l’éclat ferreux / d’aimer / être blessé (…). Être goutte, pluie, déluge», tandis que le corps, tout entier, se dissout.
De là: «… un présage // éclaté / de certitude».
L’image de l’autre : être l’autre en lui-même, son reflet. Thèse de la transfiguration. Dans le poème «Mourir c’est changer», cette idée fréquente le poème: l’altérité face aux fissures de la réalité. Et un sentiment qui n’était que référence : «la honte encore / n’existait pas», alors que maintenant «Saignent/ encore/les souvenirs» et que «la ride et la cicatrice (…) comme on se livre à la mort.».
Dans le poème «Le pays et le sang», l’auteure s’ouvre davantage au sujet :
Tout fut sang (…) le toucher n’est que le véhicule/ pour la blessure / et le corps / est l’enceinte des tremblements (…) le hurlement de liberté / s’est changé en plainte/ et les rires sont devenus des tombes. / (…) Tout fut sang /au pays que tu aimes.
Le poème, sa matière, est la même réalité qui se raconte. La poésie s’attribue une responsabilité : c’est une sorte de sauf-conduit, de passeport pour enquêter sur le territoire envahi, dans le pays où la nuit est le point d’arrivée de la meute: la nuit n’est qu’une métaphore. Il n’y a pas d’horaire pour cette nuit. L’ombre est toujours sous le soleil.
Mais apparaît, ne disparaît jamais, l’espoir, cette sorte de quai où arrivent les messages, les symboles d’autres desseins : «La beauté / seul peut l’allumer / la pupille / exacte (…) Jamais elle ne pourra être/ dévorée.».
Et un coup de poing cordial: «Ton amour est un festin / irréductible / au cœur du massacre».
Comme corps, comme stigmate public, la voix de la poésie devient plus personnelle.
Le commencement, l’aube de cette pupille exacte: «La genèse / papillon / sur les ruines…», après l’arrivée de la meute, de la longue nuit de cette tyrannie de loups.
La voix de celui qui écrit se personnalise depuis cette seconde personne proche: «Ton corps est un pays lointain». La métaphore confirme l’absence, aussi bien que la présence du malheur, de la fuite, de la diaspora, de la perte.
Et c’est pourquoi «Tu te déversais comme la pluie».
Comme corps, comme stigmate public, la voix de la poésie se fait plus personnelle: «Je n’habite pas un pays, j’habite un corps / kidnappé » à cause de «la longue nuit des meutes».
Cette genèse déjà chantée, devient apocalypse, un oméga raconté à partir d’une carte détruite :
Ne rien retenir, / le vivant sera le mort / on ne sera qu’une question/ s’effaçant dans le vide. / (…) un pays ensanglanté (…) Je veux juste que tu vois ce corps que je suis,
substance qui persiste
Ce livre/déchirure de Mariela Cordero a été finaliste du Prix International de Poésie Aco Karamanov, en Macédoine, en 2022, et a été publié par Ediciones Nautilus, dans sa Collection Capitanas (7/10), en 2023 (Espagne)
Alberto Hernández
