Après Destins de clandestins (récit-jeunesse comme on l’appelle), Josué Guébo revient avec un roman : Les bulldozers n’aiment pas les lampadaires… Dans ce livre tourmenté, il faut le dire d’emblée, ce n’est pas le pouvoir qui détruit ; c’est Guébo qui piétine la narration à coups de concepts et de vers pompeux.

Dès les premières pages, il semble évident que l’auteur poursuit un projet littéraire articulé autour de la continuité thématique et des personnages. On retrouve ainsi Viepp et Danon, figures déjà croisées dans son livre Destins du clandestins, qui réapparaissent comme pour donner une suite à leurs trajectoires brisées, après leurs mésaventures « clandestines ». Mais cette tentative de retour narratif n’est pas une réussite ; les maladresses de Destins de clandestins ne sont pas corrigées : elles sont approfondies.

Les bulldozers n’aiment pas les lampadaires n’est pas un roman au sens noble du terme. C’est un long tunnel de bavardages philosophiques mal digérés, une logorrhée poétisante qui masque à peine une incompétence narrative. « De l’avis de Blalè, le réel, par ailleurs, s’est tant dématérialisé qu’il est pratiquement impossible à ce jour de le saisir hors des abstractions de l’écrit. Dans un monde hyper-symbolisé, être intellectuel suppose un accès minimal au fond commun de la réalité métaphorique. Les symboles mathématiques, les formules chimiques, les concepts et les algorithmes sont la nouvelle fenêtre au travers de laquelle le réel, aujourd’hui, pour perspicace qu’elle puisse être, s’expose à la péremption. Des notions comme l’ubiquité, qui semblaient relever de champs extérieurs à la raison, sont passées de la zone du mythe à la réalité. » (P.58) On dirait le discours du tribun d’amphithéâtre… et on peut lire ce genre de causerie sur des kilomètres de pages.

Les 199 pages du livre sont réparties en douze chapitres ou « chapitrons » qui tiennent davantage de la titrologie didascalique : chaque titre, accompagné d’une épigraphe, se veut une entrée conceptuelle dans ce que l’on va subir. Ces éléments, censés guider le lecteur, encombrent la narration.

On lit une sorte de roman théorisé où l’universitaire a pris le pas sur le narrateur. En réalité, le défaut majeur de ce texte réside dans la posture narrative de l’auteur. Guébo ne raconte pas ; il professe. « La liberté est une denrée périssable. Acquise, elle doit chaque jour être entretenue et défendue. Sortir d’une confiscation d’autonomie implique que l’on s’interroge sur les causes ayant rendu possible notre mise en cage. Les ayant perçues et énumérées, il convient de les déjouer, afin d’en rendre nulle toute possibilité de résurgence. Voir BBG développer cette théorie permet de mesurer à quel point le sujet le passionne. » (p.40.41) Possédé par l’esprit du professeur d’amphithéâtre, il infuse son récit d’une surcouche théorique permanente, qui rend l’expérience de lecture pesante. Les personnages, au lieu de vivre, déclament. Plutôt que d’agir, ils dissertent. Tout le monde est penseur et poète. Tout ici est réflexion saupoudrée de quelques vers : réflexion sur la société, sur la posture de l’intellectuel dans la société. L’auteur, visiblement fasciné par sa propre pensée, ne raconte pas une histoire, la commente et la théorise.

À cet égard, Viepp et Danon ne sont pas des personnages de roman ; ce sont des porte-voix philosophiques ( peut-être que la mésaventure migratoire les a rendus philosophes). Ils parlent constamment comme des penseurs endimanchés. Par exemple, cet échange : « – Danon, l’écart entre l’optimisme et la naïveté n’est pas une différence de nature, c’est juste une différence de degré. 
– Et donc pour toi, tout optimiste est un naïf à faibles doses. » (P.41) En fait,  ce ne sont des  dialogues ici, mais des aphorismes déguisés, des pensées mises en bouche sans incarnation.

Le roman prétend suivre un fil narratif : celui du retour de Viepp à Guéwié, quartier fictif d’Abidjan, et de sa quête de Noura, sa bien-aimée perdue depuis sa mésaventure migratoire. Danon, lui, est devenu un « Bishop » influent, à la tête d’un centre de désintoxication, Blademy, qui cache un trafic de drogues. Mais cette trame reste constamment brouillée par des sauts de chapitres inexpliqués, des flashbacks mal maîtrisés, des ruptures de ton, et des ajouts de personnages (comme Blalè et Blédja. Bledja s’écrit souvent sans l’accent. Pareil pour Jaurès et Jaures  pour le même personnage) qui semblent sortir d’un autre livre. L’autre aurait dit que c’est un recueil de chroniques sur Guéwié, un moyen pour l’auteur pour faire la satire sociopolitique. En vérité, l’auteur joue au saut de chapitre comme « saute, saute, sauterelle ». Les chapitres s’évitent au lieu de se donner la main. On passe d’un chapitre à un autre personnage, à un autre concept. Il ne réussit pas à construire une tension narrative, il aligne des morceaux, des séquences hétérogènes. Lorsqu’un chapitre s’épuise, il place des astérisques et repart ailleurs dans l’impossibilité de relancer la machine. C’est du montage plus que du récit, du collage plus que du roman.

Face à cette faiblesse narrative, Guébo semble chercher refuge dans la poésie. C’est un leurre propre à Yahn Aka, qui appelle ça N’Zassa pour se faire plaisir… Le texte est traversé par une compilation de vers. On écrit un peu, on colle quelques vers. Tous les personnages deviennent poètes à un moment ou à un autre : Viepp, Danon, Blalè… Tous écrivent, déclament, philosophent. Mais cette surabondance poétique finit par masquer les manques du récit. Quand la narration s’effondre, on compense par un vers bien placé.

Le chapitre IV, intitulé Les hommes-lampadaires, est le lieu par excellence où l’auteur montre son talent de théoricien. Il y développe une typologie conceptuelle, opposant les hommes-lampadaires (éclaireurs) aux hommes-essuie-glaces (figures pulsionnelles et déviantes, qui ne passent leur temps qu’à se masturber), dans un langage abstrait et pédant. Blalè surgit alors comme une figure poético-philosophique amoureuse d’une jeune fille du système. Mais l’amour ici n’est pas un moteur de récit ; c’est un prétexte à encore plus de poèmes. Il ne fait que écrire et dire des poèmes.

Il faut pourtant reconnaître quelques moments de grâce dans ce chaos discursif. La scène de la démolition de Guéwié, où les bulldozers détruisent même les tombes, atteint une intensité émotionnelle rare dans le livre : « Couchée à même une tombe, la femme, la cinquantaine, pleure des cordes. Ce sont les ustensiles qui l’entourent, objets usuels de la vie quotidienne, qui arrachent à Blalè ce qui est un début de larmes. Il se retient. Un homme-lampadaire, ça ne pleure pas… 
_ Chef, on dit qu’ils cassent les maisons, les églises, les mosquées, les boutiques et même les tombes. C’est vrai ? » (P.148)

Mais il ne faut pas très vite s’en réjouir, car, là encore, l’émotion naissante est vite recouverte par des poèmes ubuesques. Il semble que Guébo n’arrive pas à conférer à ses scènes une certaine force brute et préfère toujours les enrober, les rhétoriser. C’est d’autant plus vrai qu’il montre rarement, il philosophe, il poétise.

Avant les astérisques à la page 29, on est dans les souvenirs de Viepp. On ne comprend pas d’où vient le : « Se souvenir que Viepp est intrigué, impressionné par l’oppulence de son ex-compagnon d’infortune. » Finalement, qui se souvient ? Après on va à la ligne et on continue : « Observer que le garçon qui l’avait suivi dans une malheureuse aventure migratoire… » Mais cette voix est de qui ?

Un désordre : on retourne à la ligne sans justification, comme « Or, les enfants, partout au monde, sont des oiseaux avertis. 
(À la ligne) Et ils savent qu’un épouventail n’est qu’un leurre. » (P.183) ; usage arbitraire de l’italique (pourquoi « chao » et pas les autres mots en nouchi en italique ?), phrases bancales (« Secoué par l’émotion, Viepp l’est », p.101). « L’image du cadeau empoisonné est celle qui lui paraît, dans un premier temps, convenir aux stupéfiants » (P. 44). Et dans un second ? ( Monsieur Tocard aurait dit au président Bobo : et deuxièmement ?)

À force de lire « À Guéwié » partout, cela devient un obstacle. Aussi, l’auteur prend le lecteur pour un tonneau vide. Il explique tout, même ce qui devrait s’incarner dans les dialogues. Page 10, après avoir dit que « le conducteur, lui, ne sera pas d’humeur à polémiquer », l’auteur, pour s’assurer que son lecteur étudiant a bien compris, rajoute : « Il s’exprimera en phrases minimalistes. » On n’a même pas le droit d’interpréter une intonation. L’auteur mâche tout, digère tout à notre place et nous sert les résidus.

Avec Les bulldozers n’aiment pas les lampadaires, Josué Guébo semble avoir du mal à se délester de ses habits académiques pour entrer dans ceux, plus souples mais exigeants, du romancier. L’histoire s’efface derrière le concept. Les personnages deviennent les marionnettes d’un discours théorique et théorisant. Et la poésie, omniprésente, devient l’alibi d’une narration boiteuse.

Ligne de mire


P.s. Ne faites pas ça chez-vous.