
Par Mamadou Lamine Sanokho Poète, romancier, dramaturge, scénariste
A l’ère du numérique, la création littéraire, cinématographique et artistique africaine- sénégalaise en particulier- se déploie avec une vitalité remarquable. Jamais les écrivains, cinéastes, dramaturges, plasticiens et conteurs n’ont autant produit, exploré de formes, ni investi de nouveaux supports. Pourtant, une question demeure lancinante : quel est l’impact réel de ces productions sur des populations de plus en plus déconnectées de la création artistique et littéraire, souvent prises en étau entre l’analphabétisme, la précarité et la dérive des valeurs ?
Ce paradoxe-abondance créative et faible réception populaire-invite à interroger les conditions de circulation, de réception et de fonction sociale de l’art contemporain.
Une créativité bien vivante, mais socialement marginalisée
Au Sénégal, la vitalité créative est manifeste. Des écrivains, dramaturges et cinéastes produisent des œuvres d’une grande densité critique, souvent nourrie par l’histoire coloniale, les luttes sociales, la religion, la migration ou la désillusion politique. Le théâtre populaire, le cinéma d’auteur, la poésie engagée, mais aussi les nouvelles formes comme le slam ou les web-séries témoignent d’un imaginaire en constante ébullition.
Pourtant, cette production circule majoritairement dans des espaces restreints : universités de Dakar ou de Saint-Louis, centres culturels, festivals (théâtre, cinéma ou arts visuels), réseaux intellectuels et circuits de la diaspora. Le public populaire- habitants des quartiers périphériques, du monde rural ou des contrées enclavées- reste souvent éloigné de ces lieux de diffusion. A la limite, c’est un public de plus en plus abrouti par une musique exacerbée ou d’autres formes de divertissements fallacieux.
Autrefois, les troupes théâtrales itinérantes, les conteurs, les griots et le cinéma de quartier jouaient un rôle central dans la société. Aujourd’hui, ces espaces se sont réduits ou ont disparu, sans être remplacés par des alternatives durables.
Ainsi se dessine un paradoxe profond : plus l’artiste sénégalais crée, moins son œuvre touche directement la société qui l’a vu naître.
Analphabétisme et fracture culturelle
Au Sénégal, l’analphabétisme demeure une réalité structurante, notamment en milieu rural et périurbain. La majorité des œuvres littéraires est produite en français, langue que beaucoup parlent mais lisent difficilement. Les langues nationales-wolof, pulaar, sérère, diola, etc.- restent presque marginales dans l’édition, malgré leur puissance expressive et leur ancrage populaire.
Une œuvre écrite, aussi engagée soit-elle, devient ainsi inaccessible à une large frange de la population. Cette situation entretient une forme d’exclusion culturelle silencieuse.
A cela s’ajoute une fracture plus profonde : le recul de la transmission orale traditionnelle dans les familles ; la désaffection scolaire pour la lecture et les humanités ; la domination des contenus audiovisuels rapides, souvent importés, qui façonnent des imaginaires éloignés des réalités locales.
Dans les quartiers populaires de Dakar, de Thiès, comme dans de nombreuses villes de l’intérieur du pays, les jeunes consomment massivement des images et des récits qui ne parlent ni de leur histoire, ni de leurs luttes quotidiennes.
La création artistique locale se retrouve ainsi déconnectée de son socle social naturel, tandis que les aspirations profondes demeurent sans véritable miroir culturel.
Le numérique : promesse et illusion
Dans notre pays de la Terranga, le numérique a ouvert de nouvelles voies d’expression. Les réseaux sociaux, les plateformes vidéo et les outils mobiles ont permis l’émergence de web-séries, de performance slam filmées, de lectures publiques diffusées en ligne et de films réalisés avec des moyens modestes.
Pour beaucoup de jeunes créateurs, le téléphone portable est devenu une caméra, un studio et une scène.
Cependant, cette démocratisation reste incomplète. L’accès à Internet demeure inégal, particulièrement hors des grandes villes. De plus en plus, les algorithmes favorisent les contenus légers, humoristiques ou sensationnels, au détriment des œuvres critiques et exigeantes.
La visibilité numérique ne garantit donc pas une influence sociale réelle. Une œuvre peut accumuler des vues sans provoquer la réflexion ou le débat. Sans médiation-écoles, débats publics, projections communautaires, radios locales-le numérique risque de renforcer la consommation passive plutôt que l’émancipation culturelle.
L’artiste face à la dérive des valeurs
Dans le contexte sénégalais contemporain, marqué par la crise de l’emploi, la tentation migratoire, la violence symbolique et la perte de repère civiques, l’artiste continue de jouer un rôle de veilleur. De nombreux écrivains et cinéastes dénoncent la corruption, l’hypocrisie religieuse, l’instrumentalisation politique de la jeunesse ou l’abandon des valeurs de solidarité. Cependant, ces œuvres peinent à atteindre ceux qu’elles concernent le plus. La survie quotidienne, la précarité économique et la pression sociale laissent peu de place à la fréquentation de l’art engagé. L’artiste n’est plus au centre du village ou du quartier ; il est devenu une voix critique en marge, parfois respectée, souvent ignorée.
Cette situation est aggravée par le faible investissement public dans la culture. Les politiques culturelles demeurent fragiles, discontinues, et rarement pensées comme un levier d’éducation civique et morale. L’art est encore trop souvent perçu comme un luxe, non comme une nécessité.
Quel impact réel alors, dans la « conscience collective » (pour ainsi dire) ? .
L’impact de la création africaine contemporaine existe, mais il est lent, diffus, souterrain.
Une œuvre ne transforme pas immédiatement une société. Elle agit par imprégnation, par accumulation silencieuse. Elle façonne les imaginaires, nourrit des résistances invisibles et prépare les ruptures futures.
L’histoire montre que de nombreux bouleversements sociaux ont pris racine dans des œuvres longtemps marginales, peu lues ou peu vues à leur époque.
Pour une création reconnectée à la société
Au Sénégal, repenser l’impact de la création suppose un retour vers les espaces de vie réels : écoles, quartiers, villages, radios communautaires, maisons de jeunes. L’artiste ne peut rester confiné aux scènes institutionnelles ou aux cercles intellectuels.
Cela implique notamment : une valorisation effective des langues nationales dans l’écriture, le théâtre et le cinéma. Une hybridation entre oralité traditionnelle, image et écriture contemporaine, des résidences artistiques et interventions culturelles dans les quartiers populaires et le monde rural ; des œuvres pensées non pour les prix internationaux, mais pour leur résonance sociale.
Lorsque la création s’inscrit à nouveau dans la vie quotidienne des populations, elle cesse d’être un objet distant pour redevenir un outil de dialogue, de transmission et de conscientisation collective.
La création africaine retrouvera son impact réel lorsqu’elle redeviendra un outil de dialogue collectif, et non un objet réservé à des cercles restreints.
En définitive, nous pourrions dire que la création littéraire et artistique africaine n’est ni morte ni impuissante. Elle est seulement décentrée, parfois étouffée, mais profondément vivante. Dans un monde qui la marginalise, elle continue de résister, de questionner, de témoigner.
Son impact véritable ne se mesure pas seulement en ventes, en vues ou en prix prestigieux, mais dans sa capacité à réconcilier la société avec sa propre voix. Lorsque cette réconciliation adviendra, l’art africain cessera d’être confiné, « snobée », pour redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une force centrale de transformation sociale.
Thiès, 14 décembre 2025
