
De Caracas à Dakar, il n’y a qu’un poème. Mariela Cordero, poétesse vénézuélienne et figure majeure du dialogue intercontinental, s’est donné une mission urgente : faire résonner les voix de l’Afrique francophone dans le monde hispanique. À travers son travail de traduction, elle ne cherche pas la copie, mais la « transmutation », cette alchimie où le rythme africain trouve un nouvel écho en espagnol. Alors que son propre recueil paraît au Sénégal en 2025 chez Sénégal Njaay Éditions, elle nous livre sa vision d’une poésie comme langage universel face aux violences de notre temps
Senegal Njaay : Vous déployez une énergie remarquable pour traduire la poésie africaine francophone en espagnol. Qu’est-ce qui vous a poussée, à l’origine, à vous tourner vers ces voix du continent noir ?
Mariela Cordero : Depuis neuf ans, je me consacre à la traduction de poètes du monde pour des revues telles que Poémame (Espagne) et, plus récemment depuis trois ans, En la Masmédula (Mexique), entre autres médias. C’est au fil de ces explorations que j’ai naturellement rencontré des voix africaines, dont celle d’Albert Aoussine (Cameroun).
Je réunis mes traductions sur mon blog personnel, El festín incorruptible. C’est là que mes versions espagnoles de certains poèmes d’Albert ont été lues par le poète Alí Calderón, directeur de la revue Círculo de Poesía (Mexique). Il m’a alors proposé de développer un dossier consacré aux voix africaines francophones. Je m’y consacre depuis maintenant un an ; c’est une expérience d’une immense richesse qui me permet de tisser des liens entre ces continents et ma propre langue. Je suis très reconnaissante envers Alí Calderón pour sa confiance et pour avoir offert à mon travail un précieux espace de diffusion.
S.N : Dans votre travail de traduction, y a-t-il un poète ou une poétesse d’Afrique francophone qui vous a particulièrement marquée ou dont la voix vous a semblé urgente à transmettre au monde hispanique ?
M.C : Dans mon travail, ce ne sont pas seulement quelques noms, mais de nombreuses voix africaines qui m’ont profondément émue. J’ai été frappée par leur force collective, leur richesse et une profondeur qui résonne avec une urgence particulière.
En traduisant, j’ai découvert d’innombrables points de connexion entre l’Afrique et l’Amérique latine. Nous partageons des réalités très similaires : des douleurs communes et des cicatrices historiques, mais aussi des espérances qui nous rapprochent. Plus que le travail d’un auteur précis, c’est cette expérience humaine partagée qu’il me semble essentiel de transmettre au monde hispanique.
S.N : On dit souvent que traduire, c’est trahir. Comment parvenez-vous à conserver le rythme et l’oralité si particuliers de la poésie africaine tout en l’adaptant aux structures de la langue espagnole ?
M.C : Bien que pour certains la poésie soit intraduisible, je me rallie à l’idée d’Octavio Paz pour qui toute traduction implique une transformation. Traduire la poésie n’est rien d’autre qu’une création analogue à la création poétique. Le résultat n’est pas une copie, mais une transmutation : la reproduction du poème original en un nouveau poème.
Dans mon travail, j’essaie de réaliser cette reconstruction tout en conservant l’essence du texte. Pour moi, traduire la poésie africaine consiste à recréer l’œuvre afin que son rythme et son oralité trouvent un écho juste en espagnol. C’est un effort humble pour que la voix d’origine reste vivante et authentique dans ma propre langue, à travers cette nouvelle forme.
S.N : Votre recueil évoque une « nuit des meutes ». Quelle est la symbolique de cette meute ? Est-ce une métaphore de la survie, de l’instinct ou d’une certaine forme de violence sociale ?
M.C : Dans mon travail, la symbolique de la meute renvoie à la violence à plusieurs niveaux, mais plus particulièrement à la violence collective. C’est cette force qui peut nous emporter dans une spirale jusqu’à nous faire perdre nos valeurs et notre propre identité.
Dans cette voracité de haine, on finit par ne plus s’appartenir. On ne se rend pas compte que, dans cette dynamique, nous ne sommes pas seulement des prédateurs : nous sommes, au même moment, la proie. C’est une métaphore de cette déshumanisation où la violence sociale nous consume tous, sans distinction.
S.N : Comment avez-vous vécu le travail de traduction de Stéphane Chaumet ? A-t-il réussi à capturer le « duende » (l’âme, la force) de vos vers originaux publiés chez Editorial Nautilus ?
M.C : Je pense que Stéphane Chaumet a réussi à recréer mon recueil en français. Je lui suis très reconnaissante pour son travail ; le fait qu’il soit poète et qu’il ait vécu en Amérique latine a été essentiel.
Cette expérience lui a permis d’avoir une vision proche de nos réalités. Il a su respecter l’essence de mon travail et comprendre les contextes qui entourent mon écriture. Je le remercie d’avoir permis à mes vers de trouver une nouvelle vie en français avec autant de justesse.
S.N : Entre la parution espagnole en 2023 et la parution sénégalaise en 2025, votre regard sur ces textes a-t-il changé ?
M.C : Mon regard a évolué, car ce livre a été conçu au cœur de situations collectives complexes qui m’accablaient. C’était une sorte de cri polyphonique, où ma voix se mêlait à d’autres. Avec le recul, je doute de ma capacité à produire à nouveau une œuvre de cette nature, tant elle est ancrée dans une conjoncture spécifique.
Aujourd’hui, de voir ce travail publié en français, je ressens une profonde gratitude envers Sénégal Njaay Éditions. C’est un honneur de constater que ce cri, issu d’une réalité si dense et complexe, puisse désormais rencontrer d’autres lecteurs et trouver une résonance authentique au Sénégal.
S.N : Comment s’est faite la connexion avec cette maison d’édition Sénégal Njaay et, plus largement, avec le paysage littéraire sénégalais ?
Tout a commencé par mes recherches d’auteurs africains francophones pour mon espace de traduction. C’est ainsi que j’ai découvert plusieurs auteurs sénégalais, dont Babacar Korjo Ndiaye, le directeur de la maison d’édition. J’ai eu le plaisir de traduire certains de ses poèmes pour le dossier de poésie africaine publié en août 2025.
En discutant avec mon amie, la poète algérienne Lynda Chouiten, je lui ai mentionné l’existence de mon livre traduit en français. Elle m’a alors suggéré d’envoyer des extraits à la revue de Sénégal Njaay. C’est grâce à ce conseil que le contact s’est établi et que l’édition de mon livre a pu aboutir.
Je tiens à remercier chaleureusement Lynda Chouiten ainsi que Babacar Korjo Ndiaye pour m’avoir recommandé des voix si riches et puissantes pour ce dossier. C’est grâce à leur aide précieuse, et à celle de plusieurs amis poètes, que ce projet continue de grandir chaque jour.
S.N : Dans un monde de plus en plus fragmenté, pensez-vous que la poésie agit comme un langage universel capable de réduire la distance entre Caracas et Dakar ?
M.C : Oui, tout à fait. Je crois qu’en tant qu’êtres humains, nous partageons une base d’expériences communes, quels que soient notre origine, notre culture ou notre religion.
La mort, la maladie, la douleur ou les injustices sont des réalités qui nous traversent tous, tout comme la joie et l’espoir. Bien que ces expériences s’expriment avec des nuances et des contextes culturels différents, elles conservent un fond universel. La poésie permet de traduire ces résonances ; elle ne cherche pas à effacer les différences, mais à réduire la distance en montrant que nos préoccupations essentielles se rejoignent, de Caracas à Dakar.
S.N : Votre générosité dans la promotion des autres auteurs est rare. Considérez-vous le travail de traduction comme un acte politique ou militant pour une plus grande diversité littéraire ?
J’écris de la poésie et je suis, avant tout, une lectrice passionnée. C’est précisément pour cette raison que j’ai commencé à traduire : pour pouvoir lire en espagnol des voix aussi diverses. Cet acte peut certes être interprété comme un geste politique, même si ce n’est pas mon intention première. Je reste convaincue que le meilleur activisme est celui qui se consacre à faire plutôt qu’à simplement dire ou agiter. Je crois que chacun doit apporter ce qu’il sait faire et le partager.
À travers la traduction, nous créons des espaces de rencontre et de dialogue entre des voix très différentes, ce qui nous invite à une coexistence basée sur le respect. En lisant la poésie d’un peuple, on parvient à le comprendre d’une manière très profonde. Cet échange nous enrichit mutuellement et permet une coexistence réelle entre les cultures, sans qu’il soit nécessaire de la théoriser.
S.N : Votre dernier mot ?
M.C : Mon dernier mot sera : Merci. Je tiens à vous remercier pour cet espace de diffusion littéraire et pour ce dialogue. Un échange profond sur la force des mots qui, par-delà les océans, cicatrisent nos douleurs communes
.

