Par le Pr Mohand Akli Salhi, département de langue et culture amazighes de l’université de Tizi-Ouzou

Il n’y a rien de plus agréable dans la littérature que la simplicité que le lecteur ressent dans sa lecture. Cependant, ce dernier s’aperçoit petit à petit que cette prétendue simplicité n’est en réalité que l’une des possibilités de mise en forme de la complexité des faits racontés. En pensant pouvoir écrire de la même manière, le lecteur finit par comprendre qu’il n’écrira jamais un texte tel que celui qu’il vient de lire. C’est cela, l’une des magies de la littérature. Le roman Une si longue nuit de Lounès Ghezali en est un bel exemple.

En effet, ce troisième roman de Lounès Ghezali raconte une histoire certes simple, mais sa narration et son style en font un texte qui mérite attention et intérêt. Cette narration et ce style installent le texte dans une originalité et une élévation dignes d’être soulignées et saluées.

Contrairement à la majorité des textes qui situent leurs intrigues dans le temps colonial dans une sorte d’analyse de la condition des colonisés ou dans une sorte d’hymne à la liberté par le truchement de la bravoure des révoltés, faisant ainsi une « collectivisation » de la révolte et de la question nationale, la narration dans Une si longue nuit est construite sur une posture plutôt inattendue et originale. Le narrateur prend ce temps comme cadre historique (vraisemblablement la période après 1871) pour étaler son histoire telle qu’elle est vécue par lui-même dans son for intérieur et avec sa propre subjectivité. Toute l’histoire est un retour aux sources d’une catastrophe personnelle : assassinat de son père et séquestration de sa terre (jardin du ciel) par les nouveaux arrivants, désignés par le terme « les tyrans », puis le ralliement inattendu, blessant et impardonnable de son propre fils au clan de ces derniers.

Choc sur choc, douleur sur douleur, souffrance sur souffrance, la vie d’Akli Manghane est racontée comme un cheminement vers l’abîme. Le narrateur, personnage principal, se présente lui-même dans la dernière phrase du roman : « je serais le père indigne qui a tué son fils » (p. 162). Cette phrase fait écho, telle une sentence implacable, à l’une des toutes premières phrases : « je suis celui qui a tué son fils » (p. 07).

Adoptant une posture subjective, le narrateur déroule son histoire avec des phrases généralement courtes rythmant la narration où les digressions sont voulues comme des compléments d’information pour l’histoire principale et comme des moments douloureux alimentant la souffrance d’Akli, de sa mère et de sa grand-mère.

On aurait tort de considérer que la langue de ce roman est simple. C’est vrai que ce dernier se laisse lire d’une traite, mais la simplicité de son expression n’est que de façade car la poésie traverse tout le texte. Une esthétique de la douleur se laisse sentir et même s’appuyer en passant d’un chapitre à un autre.

La poétisation de l’expression se présente, à mon sens, comme un apport considérable qui permet au lecteur exigeant de ne « pas se lasser » de la permanence (qu’on peut rapprocher de la monotonie) de la douleur. En effet, jusqu’au milieu du roman, soit les chapitres 8 et 9, la narration maintient une sorte de constance dans l’état psychologique du personnage-narrateur (Akli). À partir du dixième chapitre, de nouvelles informations (sur le fils de ce dernier) sont fournies dont le principal objectif est d’alimenter l’attrait narratif. Cette action d’alimentation est accompagnée allègrement d’une cascade de figures, dont la métaphore et la personnification. Cette rencontre donne à la suite du texte une saveur renouvelée et un souffle narratif conséquent ; elle atteint son pic le plus intense dans le chapitre 13.

La seconde partie du roman connaît une tension narrative, notamment aux pages 131-134, qui prend en charge d’une manière agréable la dimension psychologique d’Akli. À titre d’illustration de tout cela, le travail de sémantisation du destin comme personnage, qui interagit avec le personnage-narrateur, détermine même la descente aux enfers de ce dernier. L’omniprésence du destin comme personnage dans l’histoire d’Akli Menghane, notamment dans la deuxième partie du roman, agit telle une force à la fois supérieure, transcendante et presque divine ; Akli se voit transformé, à son tour, en puissance venant d’une intériorité dont la conscience est triturée par la souffrance, la douleur et surtout par l’incompréhension. « J’avais misé un peu trop sur le destin », finit-il par avouer (p. 150). Il ajoute dans sa confidence : « le destin avait ébranlé ma vie sans que j’émisse le moindre murmure » (p. 152), ou encore : « Personne ne pouvait arrêter cette tempête furieuse du destin. C’était ce que les hommes avaient voulu. Les hommes et… Dieu » (p. 161).

Enfin, pour inviter à lire ce texte, il est bon de conclure que c’est un roman psychologique très intense et particulièrement puissant. Un éclatement implosif d’une conscience mise face à elle-même. Une narration douloureuse d’un « Muet ». Ne pas recommander ce texte serait une grande erreur.

Lounès Ghezali, Une si longue nuit, Éditions Frantz Fanon, 2024.