Alain Mabanckou, présente le roman emblématique de l’autrice sénégalaise Mariama Bâ. « Une si longue lettre », publié en 1979, reste un texte de référence sur la condition féminine en Afrique et la lutte contre la polygamie.

Avec Alain Mabanckou, écrivain, professeur de littérature à UCLA

Un roman épistolaire qui dénonce les traditions oppressantes. Une si longue lettre raconte l’histoire de Ramatoulaye, institutrice sénégalaise qui écrit à sa meilleure amie Aïssatou après la mort de son mari Modou. À travers cette correspondance, Mariama Bâ révèle la trahison du défunt époux qui avait abandonné sa première femme pour épouser une seconde épouse beaucoup plus jeune. Le roman met en parallèle deux destins féminins : celui de Ramatoulaye qui subit la polygamie, et celui d’Aïssatou qui refuse cette condition et choisit l’indépendance en quittant l’Afrique pour l’Amérique.

L’œuvre se présente comme un plaidoyer pour une société plus juste, dénonçant les injustices faites aux femmes africaines ballottées entre traditions ancestrales et aspirations à l’émancipation individuelle. Mariama Bâ y développe une écriture poétique et lyrique qui donne une dimension universelle à son propos.

Une pionnière de la littérature féminine africaine

Alain Mabanckou souligne l’importance historique de Mariama Bâ (1929-1981) dans le paysage littéraire africain. Alors que la production littéraire des années 1950-60 était dominée par les hommes, cette Sénégalaise formée à l’École normale a fait entendre une voix féminine inédite. Institutrice, mère de neuf enfants, divorcée puis remariée, elle s’est également engagée dans le militantisme associatif, luttant contre les castes et la polygamie tout en réclamant l’éducation pour tous et des droits véritables pour les femmes.

L’écrivain évoque aussi le rôle déterminant d’une directrice d’école française qui a encouragé l’émancipation de ces jeunes femmes africaines, leur offrant une éducation moderne sans renier leurs origines culturelles.

Un témoignage personnel et une résonance universelle

Alain Mabanckou partage ses souvenirs personnels, évoquant sa propre mère, deuxième épouse de son père dans un contexte de polygamie au Congo-Brazzaville. Il décrit comment il a observé la solidarité qui s’est développée entre les co-épouses face à cette situation, illustrant ainsi l’actualité persistante des thématiques abordées par Mariama Bâ.

Le roman, traduit dans plusieurs dizaines de langues dont le swahili, est devenu une référence mondiale dans l’enseignement de la littérature africaine. Mabanckou y voit « l’introduction de l’insolence féminine dans la littérature africaine », saluant cette « écriture limpide » comme un modèle de sobriété et de perfection littéraire. L’œuvre dépasse le cadre continental pour parler à toutes les femmes du monde, portant un message d’égalité résumé par cette citation de l’autrice : « La femme doit être l’égale de l’homme, non pour se dresser contre lui, mais pour marcher avec lui. »

L’amitié féminine au cœur du récit

Au-delà de la dénonciation de la polygamie, Une si longue lettre célèbre la force de l’amitié entre femmes. Mabanckou insiste sur cette dimension de « sororité » qui unit Ramatoulaye et Aïssatou depuis leur enfance commune à l’école coranique jusqu’à leur formation d’institutrices. Cette relation privilégiée permet à l’autrice de développer une réflexion sur la confidence et la solidarité féminine face aux épreuves. Mariama Bâ elle-même écrivait : « L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour », plaçant cette relation au centre de son œuvre. C’est d’ailleurs cette capacité à transformer la douleur personnelle en témoignage universel grâce au soutien de l’amitié qui fait de ce roman épistolaire un texte fondateur de la littérature africaine moderne.

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