
Dans l’océan de sable du Sahara, là où le silence n’est interrompu que par le vent, une voix, à la fois millénaire et contemporaine, s’élève. C’est celle d’Ismaël Diadié Haïdara, poète de Tombouctou et citoyen du monde, qui, à travers la forme épurée des Tebræ, trace un pont vibrant entre l’intime et l’universel.
Pour comprendre l’œuvre d’Ismaël, il faut d’abord s’immerger dans la source de son inspiration : la Tebria. Qu’est-ce qu’une Tebria ? L’auteur nous en donne la définition la plus juste : « Une Tebria est une unité poétique composée de deux vers, un genre de la littérature du Sahara pratiqué par les femmes maures du désert pour dire la passion de leur cœur. »
C’est une poésie de l’instant, un jaillissement émotionnel contenu dans une structure d’une brièveté redoutable. C’est le cri du cœur, l’aveu d’amour, la plainte de l’absence, ciselés en deux lignes puissantes. La Tebria est, par essence, une forme féminine, un espace de liberté et d’expression conquis par les femmes dans une société nomade.
Il est fascinant d’apprendre qu’une telle forme poétique féminine existe. Mais il est tout aussi passionnant de lire le détournement qu’en opère Ismaël Diadié Haïdara. En 2017, il publie Tebræ pour ma mère, un recueil de cent cinquante-quatre poèmes où il s’approprie ce genre.
Pendant quarante jours, période symbolique du deuil, le poète rédige sa douleur, sa solitude, en un genre qui appartient à sa mère, à toutes les mères, à toutes les femmes du désert. Il y a dans ce geste une humilité profonde, une volonté de se fondre dans l’héritage maternel pour mieux dire l’innommable de la perte :
« Personne ne sera à la maison pour m’appeler Lélé / L’oiseau a laissé le nid vide. »
Lélé, ce petit nom intime, ne résonnera plus. Le poète est seul face à l’immensité du vide. Mais dans cette solitude, un autre vers surgit, lumineux :
« D’un regard, d’un sourire est faite l’éternité. / Je suis seul. »
La brièveté de la Tebria devient ici une force, une décharge émotionnelle qui condense l’immensité de l’amour perdu et la brutalité de la réalité présente. C’est un « redoutable coup de poing poétique », une claque de vérité.
De l’Exil à l’Universel
Le recueil, intitulé simplement Tebræ, achevé en 2021, s’inscrit dans une période de création intense pour le poète malien, qui a également publié mille deux cent trois « haïkus des sables et de l’exil » composés entre 2011 et 2021. Le lien entre la Tebria et le haïku japonais est évident : même minimalisme, même concentration d’énergie, même force de l’instant.
On peut se prendre à rêver : verra-t-on jamais un destin planétaire pour ces Tebræ, à l’instar de leurs cousins japonais ? Fleuriront-ils de l’Andalousie à Caracas, du Caire à Paris ? Ces poèmes, qui condensent la caresse des femmes et l’immense force de l’instant, le méritent amplement.
Car Tebræ est un véritable journal intime où se conjuguent tous les grands thèmes de l’humanité, comme lorsque le destin de l’homme écrit son histoire : la vie et la mort, la guerre et la paix, l’amour et la haine, l’exil et les racines…
« L’exil n’est pas un malheur / Loin de ma maison, ici, sont l’amour, la neige, la mer. »
L’exil, loin d’être une simple souffrance, devient une source de découvertes, un espace où de nouveaux paysages et de nouveaux sentiments se révèlent. Ismaël Diadié Haïdara, en digne descendant d’Es Sahili, son ancêtre poète, architecte et diplomate mort il y a 675 ans, perpétue une filiation culturelle immémoriale. Il met cet héritage au goût de la modernité, assurant sa pérennité et son universalité.
L’œuvre d’Ismaël Diadié Haïdara est une invitation au voyage, un voyage intérieur au cœur de l’âme humaine. Ses Tebræ sont des perles de sagesse, des éclats de lumière dans l’obscurité, des chants d’amour et de douleur qui résonnent bien au-delà des dunes du Sahara.
Pour conclure, je ne résiste pas à paraphraser mon cher frère Ismaël :
« Lorsque les Tebræ fleuriront sur la surface du monde / Réveillez-moi dans ma tombe pour le chanter. »
Et nous serons là pour chanter avec lui.
Babacar Korjo Ndiaye
