Par Adama Samaké

Le 22 Avril 1988, l’un des auteurs majeurs africains rangeait sa plume : Tchicaya U Tam’Si. C’était un homme pluridimensionnel (romancier, dramaturge, poète, nouvelliste, journaliste, fonctionnaire international) doté d’une force idéologique puissante. Sony La’bou Tansi disait, à cet effet : « Tchicaya est pour l’Afrique noire ce que Pablo Neruda est pour l’Amérique latine (…) : le père de notre rêve. Ce rêve (…) impose une toujours plus grande soif de liberté, de justice, d’amour et de courage ».

Il en découle que son écriture invite avant tout à la recherche d’idéologies aptes à régénérer l’homme. D’où la question essentielle qui structure son œuvre : « Comment vivre sans être un regret pour la chair qui est la mienne? Comment vivre dans ce monde où l’homme paraît dérisoire ? » En somme, comment être sujet de son histoire ?

Le texte utam’sien est un texte total sur la problématique de la liberté, parce qu’il se veut une interrogation insistante sur les fondements de l’aliénation. En effet, l’œuvre utam’sienne est l’expression d’une conjoncture socio économico politique et culturelle. Elle trouve dans les faits relatifs au peuple africain (le Congo en particulier), sa source d’inspiration. Elle montre les tribulations d’une famille dans la vie congolaise. Mais au-delà de la famille, il y a la société, parce que « par la constitution de la famille, c’est l’image même de la société tout entière qui est évoquée ».

Par conséquent, l’œuvre utam’sienne se veut une reconstitution historique. Elle se présente comme une structure dans laquelle le film du drame africain est représenté. En d’autres termes, elle entreprend une exploration des fondements du malaise africain. Elle se caractérise par une maturation extrêmement longue et réfléchie qui a donné lieu à des classifications souvent erronées.

Si la classification est une exigence de la raison pédagogique, celle-ci impose également l’objectivité et l’honnêteté intellectuelle. Ainsi, est-il incorrect d’affirmer que Tchicaya fut d’abord poète avant d’être romancier. Ses œuvres romanesques ont été écrites au même moment que celles poétiques (souvent même avant celles –ci). Lorsqu’en 1955 Tchicaya publie son premier recueil de poèmes intitulé « Le mauvais sang », « Les Cancrelats », premier volet de la future trilogie, est déjà en chantier. « Les Méduses », second volet de la trilogie – intitulé au départ Le siroco – est annoncé dans la première édition de « Feu de brousse » en 1957. Michel Vincent dit alors : « Il serait erroné de considérer ses romans comme une reconversion ou de tenter de les analyser comme les appendices d’une œuvre essentiellement poétique ».

Les trois genres (roman, poésie et théâtre) représentent, pour lui, trois rythmes d’un même souffle. Cela est d’autant plus nécessaire à savoir qu’il facilite la tâche à deux niveaux : primo, l’œuvre utam’sienne est une œuvre complexe, encore insuffisamment explorée. Sa situation contextuelle ouvre les portes de sa meilleure lecture. Secundo, Tchicaya disait : « On nous lit à travers des stéréotypes ». Son œuvre est, à cet effet, un appel à une lecture scientifique, c’est-à-dire objective.

Si l’œuvre utam’sienne participe au débat de la renaissance culturelle en Afrique, en entreprenant une lecture diachronique de l’histoire de ce continent, elle choisit de rompre en visière l’esthétique négritudienne basée sur le facteur racial.

Toute relecture de l’histoire étant aussi sa réécriture, le jeu scriptural de U Tam’si propose alors une nouvelle perspective d’étude du roman africain. C’est l’idée qu’il véhicule lorsqu’il dit : «Je veux créer un nouvel imaginaire, une terre nouvelle où intégrer tous les éléments syncrétiques ». Aussi, se présente – t- il comme un avant – gardiste dans la révolution négritudienne : « La négritude a été une abominable diversion ». Mieux, « Je voulais vraiment m’opposer à la Négritude et lorsque tout le monde parlait de la Belle Afrique, des valeurs propres aux nègres que je ne voyais pas et que je ne vois toujours pas, c’est alors que j’ai dit: ‘‘Comment vivre?’’».

En outre, si « Cahier d’un retour au pays natal » véhicule l’idée de reconquête d’une identité et que l’exigence fondamentale de la Négritude est une quête d’authenticité, Tchicaya pose la problématique de la transmutation de la procédure de cette quête de l’identité dans l’œuvre, en partant de l’idée qu’on ne peut reconquérir une identité fragmentée.

L’écriture est ainsi conçue comme un processus révolutionnaire ; car l’écrivain propose un changement radical à l’imaginaire des humanités négro-africaines dont un pan essentiel est le désir de perfection du socialisme: « Le socialisme, c’est la révolution à parfaire », disait-il.