Le roman de l’absence et de la mémoire

« Mon nom, c’est Nzuri. Je vis sur la Langue de Barbarie. J’avais treize ans quand dix pêcheurs de notre quartier ont disparu en mer. Treize ans plus tard, ce souvenir demeure intact dans ma tête comme une plaie qui refuse de guérir. »

Ainsi s’ouvre, sur une note douloureusement limpide, La langue des barbares, premier roman du poète saint-louisien Fara Njaay. Dès ces premières lignes, le lecteur est saisi par une voix narrative qui conjugue l’intime et le collectif. Nzuri n’est pas seulement un adolescent meurtri par une disparition brutale ; il est le symptôme d’une communauté tout entière frappée par l’incompréhensible.

Ce roman, inspiré de faits réels, trouve son ancrage dans un double drame : celui de dix pêcheurs artisanaux engloutis au large de Ndar (Saint-Louis), et celui, plus lent mais tout aussi dévastateur, de l’épuisement des ressources marines consécutif à l’installation d’une plateforme gazière sur le récif le plus poissonneux de la Langue de Barbarie. Njaay tisse ainsi une intrigue où la disparition des hommes et la disparition des poissons se répondent en écho tragique.

D’Homère à Njaay

La mer, dans la littérature mondiale, a toujours été cette frontière mouvante entre vie et mort, entre promesse et naufrage. Homère, dans L’Odyssée, faisait du « vin sombre » des flots le théâtre des colères divines et des errances humaines. Chez Joseph Conrad, dans Au cœur des ténèbres, la mer est le vecteur d’une exploration aussi géographique que morale. Mais chez Fara Njaay, la mer possède une spécificité tragique : elle est devenue traîtresse parce qu’on l’a violée.

L’auteur nous montre, à travers la prière angoissée de Père Assane, cette mer devenue objet de supplication :

« « Toi le Très Miséricordieux, Toi qui portes secours à ceux qui sont dans le besoin, guide tes serviteurs en danger, Toi l’Omniprésent, éclaire la voie des pécheurs perdus en mer et sauve-les comme Tu as sauvé le prophète Yunus avalé par un poisson », chuchote-t-il en wolof, tandis que les autres répètent inlassablement « amilim ». » 

Cette invocation à Allah mêlée à la référence coranique de Yunus (Jonas) avalé par un poisson crée un vertigineux jeu de miroirs : les pêcheurs disparus ne seraient-ils pas, à leur tour, avalés par cette mer qui les a toujours nourris ? La plateforme gazière, promesse de revenus pour l’État, devient chez Njaay un symbole de prédation. L’écrivain nigérian Ben Okri, dans La route de la faim, évoquait déjà cette blessure écologique et spirituelle : « Lorsqu’on tue la terre, on tue un peu de l’âme des hommes. » Njaay, à sa manière, prolonge cette réflexion en l’ancrant dans le quotidien des pêcheurs de Ndar, ces invisibles de l’économie gazière.

Une méditation magistrale sur la mort

L’un des passages les plus saisissants du roman et sans doute l’un des plus beaux jamais écrits sur ce thème dans la littérature sénégalaise contemporaine est cette réflexion que Fara Njaay prête à son narrateur après la violente correction infligée à Massamba par le maître coranique :

« La mort n’obéit pas au temps. Son aiguille ne tourne dans aucune horloge spatio-temporelle. Elle survient sans prévenir. Elle surprend en brisant les frontières, en falsifiant les rêves et l’espoir. Elle insuffle doute et crainte, crée dans notre cœur un espace géographique ; une sorte de tombeau où l’absence et la présence constituent le miroir où les vivants se contemplent devant l’irrésistible souvenir des morts. […] Et pourtant, la mort est l’autre nom de la vie. C’est une porte, non une fin, un passage vers l’invisible où l’âme embrasse l’éternité. »

Cette prose, d’une beauté philosophique rare, convoque des siècles de méditation sur la mort. On entend l’écho des Méditations métaphysiques de René Descartes, mais aussi la sagesse soufie d’Ibn Arabi pour qui la mort n’est qu’une « traversée vers Dieu ». Plus près de nous, l’écrivain autrichien Thomas Bernhard écrivait : « L’absence est la forme la plus pure de la présence. » Et Marguerite Duras, dans La Douleur, explorait ces territoires où l’attente de l’être aimé disparu devient une occupation à plein temps.

Njaay réussit ici l’exploit de transformer un moment de violence brute (les coups portés à Massamba) en une élévation spirituelle qui donne tout son sens au roman. La mort des pêcheurs n’est pas une fin ; elle devient, par l’écriture, une porte.

L’écriture de la violence : entre Zola et Kourouma

Fara Njaay n’élude rien de la brutalité du monde qu’il décrit. La scène de combat entre Assane et le « charlatan » est d’un réalisme presque clinique, digne des grandes pages naturalistes d’Émile Zola dans La Bête humaine ou des scènes de vengeance d’Ahmadou Kourouma dans Monnè, outrages et défis :

« Assane ne réfléchit plus. Il se libère de l’étreinte qui tente de le retenir et saisit un gourdin posé contre le mur. Ses doigts s’y agrippent. […] Il fonce, le gourdin levé, et frappe. […] Un craquement sec. » (P. 382a17d9)

Cette séquence, d’une violence presque insoutenable, n’est jamais gratuite. Elle dit l’engrenage de la rage, l’implosion d’une masculinité poussée à son paroxysme. Njaay ne juge pas Assane ; il le filme, comme un documentariste. Il rejoint ainsi la leçon de l’écrivain américain James Ellroy« La violence n’est pas une solution, mais elle est toujours une réponse. »

Le Fou-philosophe ou la parole libératrice

Face à la brutalité du maître coranique, à la rigidité des traditions, Fara Njaay oppose une figure magnifique : le Fou-philosophe. Dans un long monologue, ce personnage marginal véritable alter ego de l’auteur énonce une poétique de la liberté radicale :

« Le fou ne cache pas ses vérités, entame-t-il. Il les crache comme des lambeaux de vomi, nul besoin de les habiller. Il les dit sans les ôter de leur substance principielle, les dévoile sans ornement. C’est cela la vraie liberté ! Celle qui n’obéit à aucun déterminisme, à aucune tournure rhétorique : ni litote, ni euphémisme. […] Le fou ne cherche pas à plaire à qui que ce soit lorsqu’il parle. Il n’essaie pas d’organiser en suite logique les mots qui se bousculent dans son cerveau. Il se moque des phrases simples ou complexes, se fout des règles grammaticales. » 

Ce personnage, dont le nom n’est jamais prononcé, pourrait être une réminiscence du penseur sénégalais Issa Samb (1945-2017), cet artiste-philosophe rebelle qui arpentait les rues de Dakar en semant des maximes subversives. Mais il évoque aussi la figure antique du cynique Diogène, crachant ses vérités à la face du pouvoir. Njaay semble ici se réclamer d’une tradition africaine millénaire : celle du griot inversé, du « fou sacré » qui, parce qu’il est hors norme, peut dire l’indicible.

Cette déclaration de foi dans une parole non domestiquée résonne comme un manifeste littéraire. L’auteur saint-louisien rejoint l’injonction socratique (« Connais-toi toi-même ») mais aussi le cri de guerre du poète martiniquais Aimé Césaire dans les Cahiers d’un retour au pays natal : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. » Nzuri devient, par la parole du philosophe, le porte-voix de tous les enfants meurtris par une transmission brutale.

La mélancolie d’un homme debout

L’un des personnages les plus touchants du roman est sans doute Père Assane, cet homme déchiré entre sa foi et ses démons. Fara Njaay le dépeint avec une tendresse désabusée :

« Il fume avec l’allure mélancolique d’un poète en quête d’inspiration, perdu dans un désert intérieur, dépourvu d’encre et de plume. À chaque bouffée, son regard se perd sur l’horizon, comme s’il cherchait dans le tabac une échappatoire, un baume à ses tourments silencieux. C’est là son rituel, son fragile équilibre, un moyen de rester debout face au poids qui alourdit ses épaules. » (P. 93)

Cette image de l’homme qui fume en regardant la mer, dévisagé par les regards suspicieux des voisins, est d’une grande modernité littéraire. On pense au personnage de Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus, cet homme décalé que la société ne comprend pas. Mais on pense aussi au Hamlet de Shakespeare, ce prince du doute qui porte seul le poids d’un monde qui s’écroule. Père Assane est un héros camusien : absurde, solitaire, mais obstinément debout.

Un microcosme global

Le titre du roman, La langue des barbares, joue sur un double sens. Il désigne d’abord la Langue de Barbarie (le cordon littoral qui protège Saint-Louis). Mais il évoque aussi, provocateur, la question de la barbarie réelle : qui sont les barbares ? Ceux que l’on nomme ainsi, ou ceux qui, au nom du progrès, dévastent les écosystèmes et les vies ?

L’écrivaine sénégalaise Ken Bugul, dans Riwan ou le chemin de sable, explorait déjà les marges géographiques et symboliques du Sénégal profond. Njaay s’inscrit dans cette filiation : son territoire n’est pas celui des centres de décision (Dakar, la gouvernance), mais celui des bouts du monde, là où les décisions sont subies plus que discutées. L’écrivain martiniquais Édouard Glissant parlait de « Relation » et de « Tout-Monde ». Njaay, sans théoriser, pratique une forme de créolisation douloureuse : il mêle le wolof au français, la prose à la poésie, la tradition orale à l’écriture savante.

Un premier roman magistral

La langue des barbares est bien plus qu’un « bon premier roman ». C’est une œuvre mûre, maîtrisée, qui n’hésite pas à aborder de front des sujets sensibles : la crise écologique, la violence éducative, l’absence de perspectives pour la jeunesse des quartiers de pêcheurs, la spoliation des ressources naturelles par des intérêts extérieurs.

Fara Njaay confirme ce que ses recueils de poésie laissaient espérer : il est un écrivain de la nuance, de la lumière blessée, de la parole qui résiste. Nzuri, son héros, restera longtemps dans les mémoires des lecteurs comme un frère, un fils, un ami que la mer n’a pas emporté mais que la vie a profondément marqué.


À mettre entre toutes les mains qui doutent encore que le roman sénégalais ait quelque chose de neuf à dire.

Amadou Mansour jr NGOM

Poète, écrivain, ami et frère

Auteur des Confessions intimes, membre du Cénacle des Jeunes Écrivains du Sénégal ET de la revue du nouveau negre.