
(Réhabiliter l’individu créateur face aux caricatures de la pensée)
Par Mamadou Lamine Sanokho, écrivain
Depuis des décennies, certaines formules philosophiques circulent dans les conversations comme des proverbes mécaniques, répétées sans réflexion véritable. Parmi elle, figure cette sentence célèbre de Blaise Pascal : « Le moi est haïssable. »
A force d’être reprise à tort et à travers, cette pensée a fini par devenir une arme rhétorique entre les mains de ceux qui cherchent moins à comprendre qu’à réduire au silence. Elle est souvent utilisée contre les individus qui osent penser, créer, affirmer une vision personnelle du monde ou défendre une œuvre née dans la solitude de l’esprit.
Or cette interprétation simpliste constitue une trahison intellectuelle de la pensée pascalienne.
Lorsque Blaise Pascal écrit que le « moi est haïssable », il ne condamne pas l’existence de la personnalité humaine, encore moins l’acte créateur ou l’affirmation de soi dans la pensée. Il vise essentiellement l’orgueil, la vanité et l’égoïsme dominateur.
Le « moi » dénoncé par Pascal, est celui qui veut se placer au centre du monde, qui exige admiration et soumission, qui transforme autrui en simple miroir de ses intérêts personnels. C’est le « moi » tyrannique, celui de la suffisance et de la prétention.
Mais il existe un autre « moi » : le « moi » de la recherche intérieure, de la méditation, de la création artistique, de la réflexion philosophique, du combat intellectuel et moral. Ce « moi » -là n’est pas haïssable ; il est nécessaire.
Sans lui, il n’y aurait ni littérature, ni pensée, ni invention, ni dépassement de soi.
Je rappelle que la création est un acte de solitude. Les grandes découvertes de l’esprit humain ne sont pas nées dans le vacarme des foules. Elles surgissent presque toujours dans la solitude.
L’écrivain, le poète, le penseur ou l’artiste traversent souvent des périodes de retrait, de doute et de silence. L’œuvre véritable exige une confrontation intime avec soi-même. Elle réclame un dialogue intérieur que le groupe, par nature, ne peut totalement offrir.
Les travaux collectifs peuvent produire des résultats techniques, scientifiques ou administratifs remarquables. Mais l’exploration profonde de la conscience demeure fondamentalement individuelle.
Ainsi, derrière chaque œuvre authentique, il y a un être humain seul, face à ses interrogations, ses blessures, ses intuitions et ses visions.
Le créateur n’est pas un simple répétiteur social ; il est celui qui ose voir autrement. Dans de nombreuses sociétés, notamment lorsqu’elles traversent des crises culturelles ou intellectuelles, les créateurs deviennent les cibles privilégiés de la médiocrité.
On reproche à celui qui pense de « trop parler de lui ». On accuse l’écrivain d’orgueil parce qu’il publie. On soupçonne le poète de narcissisme parce qu’il exprime sa singularité. Comme si toute affirmation intellectuelle est automatiquement une prétention.
Cette attitude révèle souvent un malaise plus profond : la peur de l’individu libre.
Car penser véritablement dérange. Créer, expose. Innover rompt les habitudes. Celui qui apporte une parole nouvelle force les autres à sortir du confort des idées reçues.
Dès lors, les esprits retors, paresseux (que j’appelle « les têtes brûlées ») trouvent refuge dans des slogans philosophiques mal compris. Au lieu de discuter les idées, ils disqualifient celui qui les porte et les assume.
Le recours mécanique à la formule « le moi est haïssable » devient alors une manière commode de rabattre le caquet aux créateurs, sans effort d’analyse ni de contradiction sérieuse.
L’individu créateur n’est pas un ennemi du collectif. Cela aussi, il faut le souligner. Il serait pourtant absurde d’opposer radicalement l’individu et la communauté.
Toute œuvre personnelle finit par enrichir le patrimoine collectif. Les grands écrivains, philosophes et artistes commencent souvent seuls, mais leur parole finit par appartenir à tous.
Victor Hugo écrivait seul. Léopold Sédar Senghor méditait seul. Aimé Césaire forgeait seul sa pensée de la Négritude. Et pourtant, leurs œuvres ont nourri des peuples entiers.
Le « moi » créateur devient alors un pont vers l’universel.
Il est temps de distinguer clairement deux réalités : le « moi » arrogant, dominateur et narcissique ; le « moi » créateur, introspectif et porteur de sens.
Le premier mérite effectivement d’être combattu. Le second mérite d’être protégé.
Une civilisation qui humilie systématiquement ses penseurs, ses écrivains et ses artistes finit toujours par s’appauvrir intellectuellement. Elle produit des répétiteurs qui aiment chantonner les pensées philosophiques à leur propre profit, au lieu de former des consciences.
Or, aucune société ne progresse durablement sans individus capables d’assumer la solitude de la pensée.
Pour conclure, tous les « moi » ne sont donc pas haïssables. Le « moi » de l’orgueil aveugle peut devenir dangereux. Mais le « moi » de la création, de la réflexion, de la réflexion et de l’exploration intérieure constitue l’un des moteurs essentiels du progrès humain.
La pensée authentique naît rarement dans la conformité. Elle naît souvent d’un individu qui ose écouter sa propre voix, malgré les sarcasmes, les incompréhensions et les jugements faciles.
Et peut-être est-ce là la véritable mission du créateur : transformer une solitude intérieure en lumière collective.
M L Sanokho
Thiès, le 15 mai 2026
