J’ai épousé ta chair, 

J’ai épousé ton âme, 

J’ai épousé ton esprit 

Fara Njaay.

La spiritualité occupe une place structurante dans l’œuvre de  Fara Njaay. Le retour  à l’amour dont il nous propose l’adoption ici, en offre l’illustration la plus dense, car il s’inscrit également dans l’entreprise divine. Le titre joue ce rapport entre l’Amour en tant que texte sacré et une appropriation individuelle. Le substantif Amour est lié au sacré ; il s’agit bien de mettre en relief la valeur biblique de l’Amour, sa sacralité pour désacraliser son sens basique. Dans l’épigraphe de son premier recueil, Mélopées Divines il avait déclaré : « Dieu a versé du vin dans mon cœur, l’ivresse m’a atteint. La danse méditative de mon âme propulse mes sens vers le Ciel, j’ai senti le Musc divin, j’ai bu dans l’Océan de l’Amour la fumée de toute essence. » Donc ce poème fleuve à deux versants : l’un d’ici-bas et l’autre vers l’au-delà. Parce que Dieu crée par Amour, l’Amour purifie l’âme. 

Il est comme un fidèle catholique, le dimanche, à l’église. Il ne peut se soustraire à l’appel de L’Amour : « J’entends la cloche de l’Amour sonner dans la paroisse de mon âme…Amour tu as appuyé sur la cloche de l’église de mon âme»

L’Amour est donc un sacristain qui agit dans l’âme et le cœur du poète. Pour le comprendre, le poète fait du poème une église (dans un sens qui dépasse les compartiments du mot) pour représenter l’institution où la bible est proclamée. Pour y parvenir, il utilise les relais les plus appropriés à travers un « je » assumé. C’est un Amour qui se déploie à travers les couples symboliques les plus féconds à savoir : la terre et la femme donc une même figure archétypale. En effet, la terre tout comme la femme symbolise la matière originelle. Elles portent et nourrissent la vie. C’est un Amour également qui s’exprime à travers le réel dans un langage qui flirte avec l’ordinaire pour véhiculer une panoplie de morales, revigorer son sens et essence dans ce monde. Et dans le stade spirituel, Fara Njaay s’appuie sur la nature pour créer un métalangage qui assure le discours spirituel. 

Dès le départ le poète répond à deux obligations : la purgation et la régénération. L’acte purgatoire permet au poète de se départir de la haine car l’Amour ne rime pas avec elle. La haine est une sorte de souillure qui entrave le cheminent vers Dieu. Le poète laisse fondre sa haine et elle cède la place à la fidélité, fidélité à l’identité d’où l’acte de régénération. Lorsque le poète déclare : « Mon Amour est négrier dans le ventre de l’Atlantique plantation sur les rives du Fleuve Mississippi souvenir et pardon mais jamais l’oubli mon amour est rien qui efface colères anciennes », il définit l’Amour par son enracinement à la terre ancestrale et son histoire même douloureuse. Parce que l’amour noue avec la fidélité et le vrai. Surtout qu’après les retentissements de la cloche de l’Amour, le poète comprendra que l’oubli n’est jamais possible. Tout devient plus fort et résumé dans lorsqu’il dit : « Mon Amour : jadis fruit amer cueilli dans les cales sombres, drapé d’argile et de sables mêlés, au bord d’un canal gorgé de suie » Ce vers convoque le fruit défendu de la Genèse, associée à l’idée d’un amour impur. L’argile renvoie au mythe de la création et approuve que le choix de la terre ne soit pas fortuit. La terre est le socle de l’ascension, elle est l’un des éléments telluriques qui renvoie à Dieu. Entre l’homme et la terre il existe un amour mystique qui exclut l’éloignement. D’ailleurs, la terre est à l’origine de l’homme. En hébreu, Adamah signifie la terre et Adam : homme. Voilà qui met en lumière cette union. Mais dans l’entreprise du prêche d’un Amour biblique «supra-temporel ». C’est l’adverbe « jadis » qui installe la temporalité et ouvre la piste de toute  transformation entreprise par le poète. Fara devient ainsi un éclectique spirituel qui appelle l’homme à sortir de lui-même et rejoindre l’infini, inviter l’humanité à comprendre le sens de l’Amour. Il brise toutes les frontières géographiques pour inscrire cet Amour dans le tableau de l’universalité qui s’exprime donc dans toutes les langues du monde et épouse toutes les religions. C’est pourquoi il s’approprie la nature pour créer un métalangage qui assure le cheminement direct vers Dieu. Le lexique de la nature offre tous les signes de  représentation de Dieu. La nature donne l’immensité à travers des symboles. Une vision proche du panenthéisme (conception de l’univers comme contenu en Dieu), d’autant plus qu’en privilégiant le Soleil, l’océan, le minéral, l’azur, le visage fluorescent, le poète fait référence aux éléments telluriques (Le feu, l’eau, l’air, le ciel, la terre). Il s’agit d’un langage qui ne se limite pas à l’oralité mais qui touche l’âme donc perce le corps. Ainsi l’Amour agit sur les éléments anatomiques, le corps intérieur du poète. Ventre, cage thoracique, sang il est dans la profondeur charnelle et vitale de l’être humain ou dans les entrailles de miséricorde, selon la Bible. 

Elever l’Amour en segment c’est montrer les différents degrés qui constituent le processus qui mène vers le spirituel. Le poète part de la terre, dans un corps sablonneux, petit à petit il s’accroupit puis l’élève au ciel. L’Amour monte donc du Nadir au Zénith. Et comme satisfait de la pureté originelle dont le poète lui rend, il (L’Amour) lui délivre une récompense depuis ce point culminant où le poète l’a élevé. Elle se déverse alors telle une averse : «L’Amour tombe sur ma tête comme une tornade qui ravage des incertitudes», dira le poète.

Dans cette rétribution l’Amour se cristallise, il épouse le genre féminin devient une déesse dont la beauté est au-dessus toute œuvre décrite et chantée par les poètes les plus savants. En effet, elle dépasse les yeux de Gala Dalí chantés par Paul Eluard, surpasse le regard fauve de Rama Kam, chantée par David Diop, et rabaisse les yeux profonds d’Elsa d’Aragon. Ses éclats n’épargnent pas le poète. Il se perd dans les yeux de la créature même. C’est parce que Fara est un buveur vin ; l’amour de Dieu se manifeste dans l’amour de toute créature. Le vin, l’ivresse, la bien-aimée sont des métaphores de l’amour du divin et la femme réveille l’ivresse poétique. En elle se trouve l’ivresse. Elle est une porte d’accès vers le sacré. 

Il s’entiche donc de l’Amour ; la femme de par son corps devient le tremplin de son propre élévation. Elle est un tremplin mystique pour célébrer l’amour vers l’amour de Dieu. La femme symbolise le mystère, l’infini, le sacré et l’amour. Et comme il dit le : « souffle nocturne de mes poèmes en exil », « tu insuffles à mes mots un feu si vif qu’ils percent l’espace ». Elle donne possibilité d’explorer le monde intelligible on peut ainsi dire un guide à l’image de la Vierge Marie qui légitime encore le caractère  biblique. L’annonce était déjà faite dans son premier recueil, en ces vers : « Ma femme m’emmène au septième ciel Avec elle j’ai percé à travers mes voyages nocturnes les délices de Djabarȗt et de Malakȗt ». Ce que Mouhamed Sow B. a sans doute compris et reformulé en ces termes   « Il existe donc un parallélisme entre les chefs-d’œuvre de dieu et du poète. Par un principe de réciprocité, c’est le chef-d’œuvre de Dieu qui inspire celui du poète».

Tout porte à croire que Fara Njaay, même s’il imprime clairement l’Amour vers le divin, ne manque pas de lancer le cri opportun. A l’heure où les valeurs s’effritent, l’Amour en tant qu’union désacralisée, le poète prêche pour que l’humaine condition puisse se converger vers sa valeur authentique qui est le chemin royal vers Dieu. Et il s’inscrit dans une poésie récit pour étayer la démonstration. Cette créature est l’incarnation de sa bien-aimée magnifiée par le « je » intime laudateur qui flirte avec l’environnement dans lequel l’idylle a eu lieu. C’est en elle que le poète saisit le sens véritable de la femme avec les épreuves qu’elle traverse et comprend les secrets d’une mère. L’Amour c’est la vie. Il ne le dit pas mais le démontre en le situant à travers le réveil de sa fille -la naissance- qui rappelle au poète son enfance, allongé -comme la mort- sur le dos paisible de Rokheya. L’auteur des Mélopées Divines définit cet amour dont il nous propose l’adoption. Un amour inconditionnel qui tend vers l’union sacrée, un mariage spirituel entre l’âme et Dieu et aboutit à la naissance d’un être qui sera protégé et éduqué dans l’école de l’Amour. Son exigence est d’abord de se vider de soi-même. Abandonner l’ego, les attachements, les illusions comme nous pouvons le lire à travers ces vers :  

« Je me moque de ta profession, de ton imperfection, de tes défauts multiformes. Peu m’importe la mosquée où tu pries, l’église où tu poses ton front, la confrérie qui réchauffe ton âme,

Peu m’importe ton ethnie, ta race ; ce n’est pas ce qui compte, ce n’est pas le plus important, mais si tu as les vertus qui conviennent à mon âme, on boira le silence du monde à même la coupe de nos regards ; on sera ivre des versets sur lesquels souffle le vent de l’union, et devant le Maitre du Ciel nous ne ferons qu’un. Ici et là-bas »

« On s’est mariés mais tu n’es pas ma prisonnière […]

On ne se marie pas pour faire de la guerre

La tyrannie est ennemie de l’amour

Si un jour je deviens feu à tes côtés

Verse sur moi de la glace pour me refroidir

Mais si mes flammes t’empêchent de respirer

Qu’il arrive que tu ne supportes plus ma chaleur

Embarque-toi dans un autre navire

Vogue là où tu seras heureuse,

Sans hésiter, je larguerai pour toi les amarres,

Je veillerai sur toi

Jusqu’à ce que ton cœur accoste à bon port »

En somme, l’analyse de ce recueil dans un domaine spirituel a permis de déceler cette ligne rouge qui traverse toute l’œuvre du poète saint-lousien Chez lui tout est lié à Dieu même la poésie est l’ordre du divin. Le poète est à l’image de Rabindranath Tagore, Rȗmî  qui ont une influence particulière dans toute son œuvre et pour lesquels l’amour de la femme est une école vers l’amour de Dieu. Une telle démarche pour donner possibilité de réfléchir sur la condition humaine faisant que J’ai fait de l’Amour ma bible s’inscrit définitivement dans l’intemporalité. Par conséquent retenons les propos de Mouhamed Sow B. dans L’après-dire du recueil : « Il s’abstient cependant de mettre un point au recueil, car le poème n’est peut-être pas encore fini : il se dit et se lit dans chaque espoir après une peine, dans chaque larme de joie, dans chaque extase, derrière chaque sourire de l’être aimé(e), dans l’espoir et la foi que « l’Amour sauvera le monde»… »  

En plus, Fara Njaay formalise l’histoire de la poésie, le rapport entre le poète et la femme, quelque part. En effet, depuis l’Antiquité les muses sont les femmes, elles soufflent le poème aux poètes. Pétrarque dans Le canzoniere, où l’amour nait d’un seul regard sur Laure fait de la femme une muse. Pour les romantiques elle est la porte entre le monde visible et le monde invisible. Le corps de la femme devient un paysage poétique chez Paul Éluard (dans La capitale de la douleur), pour  Senghor la femme est source de toute poésie.  

Dans ce texte comme les précédents le poète délecte le lecteur de la saveur poétique. En bon maitre du langage, il convoque les procédés stylistiques très poétiques pour célébrer l’Amour, chanter sa beauté avec l’apostrophe lyrique (exemple : Toi Amour !), les métaphores filées (Mon soleil au visage d’or,  Soleil qui guide mes sentiments), des personnifications (Dans ton sourire se noie mon regard), la synesthésie (le mélange des sens, célébration sensorielle…) entre autres. Lorsqu’il se perd dans le corps de la femme contemplant les versets délicieux des pamplemousses inscrits sur la noirceur-limpide de la femme qui réveille l’ivresse poétique, il associe la poésie à la musique, emmène le lecteur vers le langage concret. Il donne au poème une ampleur sonore : les allitérations en « s », des sonorités graves « on » et ouvertes « an » associées qui pourrait traduire l’acte contemplatif devant la femme tout en évoquant le mouvement. Il nasille d’ailleurs à travers une allitération en «m» et une assonance nasale « on » et « en ». C’est aussi une association de métaphores et de synecdoques qu’il désigne les parties de la femme pour suggérer beaucoup plus. 

Papis Ann, écrivain poète

Saint-Louis, juillet 2026