
Le dernier tome d’Un indigène à Gorée commence par une scène où Philippe, le personnage principal, tel une pauvre brebis égarée, cherche à éloigner ses souvenirs de l’image teintée par la guerre et son corollaire d’horreurs, tout en restant conscient de l’immense défi que représente sa nouvelle situation d’indigène « privilégié ». Cette torpeur contraste avec le sentiment de plénitude associé à l’idée de se découvrir un nouveau chemin, sous l’effet du hasard de la guerre. Ce contraste est essentiel, car le livre traite de sa désorientation lors de sa chute et de la prise de conscience que beaucoup de ce qu’il croyait être sa nouvelle trajectoire relève en réalité du miracle. Il s’abandonna en effet à l’amour de sa concubine, Amalia, considérée comme sa « bouée de secours ». Dans Excavation and Memory, Benjamin écrit que la mémoire produit « une image de la personne qui se souvient » et que cette personne doit noter « où elle a pris possession » d’un souvenir. Compris ainsi, le souvenir qu’a Philippe d’avoir pris part à la guerre résonne comme un marqueur de sa conscience authentique : il lui rappelle son devoir de mémoire, peut-être même sélectif, envers ses anciens camarades tirailleurs, ainsi que sa position d’indigène déterminé à se départir de tous ces oripeaux tenaces hérités de la guerre — la vengeance, la haine et les ressentiments malsains. Bien que hanté par ses propres souvenirs, Philippe reste un personnage ouvert à l’expression de soi, sous couvert d’un amour naissant et salvateur qui lui redonne un semblant de pouvoir, dans un élan de reconquête et de vengeance voilée.
La création et l’invention deviennent nécessaires pour dresser un tableau complet d’une vie. L’auteur ne s’interdit pas un travail à la fois littéraire et documentaire, sans pour autant trahir la vérité. Le résultat est un portrait étrangement émouvant et touchant, réalisé grâce à une sorte d’alchimie lexicale qui opère en supprimant tout ce qui est superflu et en s’incrustant dans l’histoire.
Patrick Modiano, qui a écrit de nombreux romans sur la France pendant la Seconde Guerre mondiale, adopte une approche presque similaire, utilisant des documents historiques découverts dans les journaux et annuaires de l’époque de la guerre comme source d’inspiration pour ses personnages, qu’il enrichit ensuite par des recherches d’archives et de l’imagination. En lisant le roman, on a l’impression d’être entouré de brouillard, comme si la vie n’était pas un déroulement logique d’événements mais une série d’événements aléatoires avec d’innombrables chemins sur lesquels on se retrouve, complètement désorienté. La question devient alors : quelle façon d’écrire est la plus vraie ? Peut-on parvenir à la compréhension en fouillant les archives, en s’en tenant fermement aux faits, ou en comblant les blancs, en imaginant ce qu’aurait pu être la vie dans le pays étranger du passé ?
À travers ces personnages et leur destin, le lecteur découvre par ailleurs des événements historiques tels que la chute de l’empire français après la Deuxième Guerre mondiale, le massacre de Thiaroye, et l’annonce de la loi de l’égalité résultant de l’« échange de population » de la nouvelle loi Lamine Gueye. L’objectif de Moustapha Ndene Ndiaye est de créer des liens entre passé et présent, et de montrer comment le désir de ceux qui détiennent le pouvoir de classifier et d’orienter la vie des gens ordinaires conduit à la réification et à l’oppression.
A un moment, Philippe se lâche devant le procureur, au tribunal :
- Vous voulez faire de ce procès une mise en garde. Dire aux autres Africains : regardez, voilà ce qui arrive quand on oublie sa place. Mais ma place, je l’ai gagnée sur les champs de bataille que vous invoquez si souvent quand il s’agit de défendre la France.
Qu’il s’agisse de la guerre ou du système de l’indigénat, l’auteur reste toujours attentif aux différentes manières dont le pouvoir peut abuser de la liberté et de la dignité des gens ordinaires. Elle ne se lasse jamais de montrer au lecteur comment cela constitue une constante à travers l’histoire : une construction historique d’abord liée au racialisme, puis au racisme. En lisant, je me rappelais souvent la célèbre phrase de Michel Adanson à sa fille Aglaé : « S’aimer, c’est aussi partager le souvenir d’une histoire commune. », une parole qui résonne autant dans l’esprit des indigènes que dans celui des colons blancs, avec lesquels les liens sont profondément ancrés.
Les personnages semblent parfois être de simples caricatures, chacun étant censé incarner une certaine vision politique ou sociale. Philippe est l’optimiste éternel ; Bira, l’anarchiste redouté ; Lacoste, l’homme d’affaires. Louise, qui ne doit représenter qu’elle-même, est le personnage le plus réaliste, en accord avec l’orgueil de la petite île. Le livre continue d’utiliser ses personnages pour dramatiser les conflits politiques, tout en recourant aux dialogues comme moyen d’exposition pour informer le lecteur sur les événements historiques.
El Hadji THIAM
