
« Quand une femme s’est orné les yeux de kohol, paré les doigts de henné et qu’elle a mâché le mesteka (résine de lentisque), qui parfume l’haleine et rend les dents blanches, elle devient plus agréable aux yeux de Dieu, car elle est plus aimée de son mari. »
— Malek Chebel, Islam, sagesses d’amour, sagesses soufies, p. 20
S’il est vrai qu’on a longtemps associé l’œil de contemplation à la religion ou au spiritualisme, et l’œil de chair à la science empirico-analytique, la question est la suivante : un paradigme nouveau et transcendantal ne constituerait-il pas une synthèse de l’empirisme, de la fantaisie, de l’occultisme et du rationalisme ?
C’est justement cette intégration que certains écrivains tentent de réaliser au cœur d’une dynamique de travail créatrice, trouvant sa source dans le délitement des frontières entre le naturel et l’étrange. Par l’imagination, ils cherchent à ouvrir un champ des possibles, afin de se représenter des objets sensoriels qui ne sont pas présents physiquement. Dans Les Trois Yeux de la Connaissance, Ken Wilber développe une analyse similaire, tout en se ralliant à l’idée que les domaines de connaissance sont de plus en plus connexes et unifiés.
Tout ceci s’accorde parfaitement avec la vision d’Oumoul Khairy Ly qui, à travers un roman enchâssé d’histoires fantastiques et mystiques, distingue les nuances discrètes qui s’agrègent dans le développement d’une conscience religieuse ou dans l’âme d’un individu. L’étymologie du mot « fantaisie » remonte au grec ancien φαντάζειν (phantázein), qui signifie « rendre visible ». Et c’est précisément ce que font ces récits : ils rendent l’abstrait reconnaissable, le quotidien vivant, et confèrent aux systèmes vivants de notre univers une capacité d’action et une portée morale, y compris les esprits invisibles. Ces histoires ne sont pas de simples échappatoires à la réalité ; elles constituent le terreau fertile des faits, où s’épanouissent de riches significations. Par conséquent, qu’il s’agisse de signification morale ou religieuse, ou encore de la tradition chez les Denianké, ce roman porte en lui la matrice d’une existence presque archaïque aux confins de l’expression suprême de l’ultime vérité, mais ô combien complexe. C’est également le genre de récit habité par des esprits maléfiques ou des démons, arborant un langage presque ineffable et dotés de capacités de nuisance extrême. À leur tête, Soliba, personnage doté de pouvoirs mystiques destructeurs, accompagné de sbires fornicateurs, menteurs et voleurs. Ces ennemis invisibles « s’insinuent dans les rêves des habitants, causent des cauchemars. »
À la lecture de son roman Houméya, on éprouve d’emblée cette impression d’indécision qui joue sur le caractère équivoque des personnages, des objets, des phénomènes, des lieux, ainsi que sur les rebondissements de l’histoire elle-même, colorée de marqueurs religieux, d’irruptions fantasmagoriques de nature à remettre en question notre processus de réflexion habituel. Le lecteur hésite en effet d’entrée entre une explication rationnelle et une explication surnaturelle des événements, vu l’extrême complexité qui entoure l’identité des personnages et la variété de leur cadre d’expression. Des thèmes courants favorisent d’ailleurs ce mécanisme, tels que le pacte avec le démon, l’intervention du domaine du rêve et de la réalité, le djinn amoureux, etc.
Dans la religion musulmane, l’érotisation et la mystique de la possession rappellent en partie le corpus coranique des interdits régissant le comportement ou l’attitude du bon disciple. Tout doit se ramener à Dieu, y compris l’amour terrestre. La capacité du texte sacré (le Coran) à réglementer tous les secteurs de la vie publique et privée — du domaine de la guerre sainte (djihad) jusqu’aux rituels de purification, en passant par la codification du domaine de l’excrémentum, les lois matrimoniales, la dépravation morale et l’hérésie (zina) — est connue de tous. L’amour de Dieu est devenu, dès le premier ou le second siècle de l’hégire*, c’est-à-dire aux VIII e-IXe siècles, une façon d’être avec l’Au-Delà et une mise en scène de toute manifestation divine. Et comme le souligne Malek Chebel dans son Encyclopédie de l’amour en Islam : « L’absence de mixité a rendu plus aiguë l’érotisation de l’autre, et le voile, qui est censé voiler et occulter – les don Juan d’Orient le savent fort bien –, ne fait que capitaliser le pouvoir de séduction féminin, avec des effets subtils que certaines femmes non voilées n’obtiennent que de haute lutte. ». Le voile recouvre, par exemple, le corps de Houméya comme signe d’appartenance et d’attachement à sa religion.
L’amour physique se veut ainsi une transposition sur terre d’un authentique amour divin, tandis que l’amour divin, lui, est envisagé davantage dans le dépassement des pulsions humaines. C’est à cela qu’aspirent Aïcha et son mari Usman, tous deux fortement influencés par l’islam, bien que la culture de leurs aïeux soit teintée de mysticisme, de fétichisme, d’animisme ou d’autres croyances. Leur compagnonnage au cœur d’Halwar, en tant que mari et femme, a permis de percer la portée symbolique de l’islam dans les pratiques observées par les plus pieux, sous la direction de maîtres spirituels comme le sage Ali et l’imam Hassan, ainsi que dans l’apprentissage du Saint Coran par leur propre fille, Houméya, malgré les multiples difficultés auxquelles l’enfant a fait face en plusieurs endroits de sa quête. AÏCHA, qui se trouve plus jeune et la plus aimée parmi les femmes du Prophète, est décrite dans le roman comme une femme de qualité à la grandeur d’âme incomparable. L’auteure, habitée par une sensibilité spirituelle forte, ne se contente pas de parer les femmes d’objets de beauté ceinturant leur tendre corps ; elle cherche aussi à faire de toute cosmétique un ornement et une parure magique de la femme dans ses multiples dimensions.
Le caractère irrationnel des pratiques à Biddy favorise certes le fanatisme, le charlatanisme et les chimères, mais il tombe en disgrâce face à un islam debout et porté par la force des grands renonçants. Oumoul Khairy Ly transpose les mythes traditionnels en pensée logique, et non pas absurde, parce qu’elle est consciente du fait que les fantômes rencontrés héritent d’une vision ancrée dans le temps. La guérison viendra confirmer cela. En cela, elle nous glisse dans le surnaturel, qui est plutôt la création d’une imagination obsédée par le mystère du surnaturel, évoquant et décrivant ses hallucinations et leurs effets, faisant intrusion dans la vie réelle.
El Hadji THIAM
