
Cher Saliou,
Salaam,
Il m’a fallu du temps, et de profondes respirations, pour laisser retomber les émotions que votre lettre a réveillées en moi. Lire vos lignes m’a donné l’impression que vous parliez d’un autre, tant votre générosité de regard rehausse ce que j’ai simplement essayé de faire. J’en suis profondément touché et reconnaissant.
Je reçois vos louanges avec pudeur et humilité. Ce que vous appelez ma « grandeur discrète » n’est, pour moi, que le fruit d’un devoir partagé : le respect de l’État, le service du bien commun et la fidélité aux concitoyens qui m’ont précédé, accompagné et parfois corrigé.
Toute action porteuse de sens s’enracine d’abord dans ces valeurs républicaines que nous devons cultiver ensemble :
- La compétence
- La loyauté
- La réserve
- La responsabilité
- Et, surtout, la courtoisie républicaine.
Cette courtoisie n’est pas un ornement protocolaire ; elle est une discipline du pouvoir et un respect dû à l’État comme au concitoyen. Respecter l’État, c’est servir ses institutions avec loyauté et dignité ; respecter le concitoyen, c’est lui rendre des comptes par la probité, l’écoute et la tenue du verbe.
« Être comme la terre en modestie et en humilité… Parle doucement, mais ne dis rien d’autre que la vérité. » — Rumi
La courtoisie républicaine que vous avez su reconnaître dans mes modestes efforts trouve là son socle : une parole qui ne se durcit pas pour se faire entendre, mais qui ne renonce jamais à sa part de vérité. Votre lettre en est elle-même une illustration : elle critique, interroge, reconnaît les limites, mais elle le fait avec une tenue qui honore le débat public.
J’ai aussi été sensible à la puissance de votre écriture. Un style, une architecture du discours, une manière de dire les choses sans les durcir ni les travestir : tout cela confirme ce que le jury du prix Aminata Sow Fall a plébiscité en distinguant Le Verdict, ce roman remarquable qui a consacré l’excellence de votre profil. Vous maniez l’écriture comme un espace de vérité et de construction, et c’est une force que je salue.
Vous avez souligné avec justesse les limites structurelles et budgétaires qui pèsent sur nos institutions. Reconnaître ces contraintes n’exonère pas de l’exigence d’ambition ; au contraire, cela commande lucidité et persévérance.
« Le ministre qui tient un souverain en tutelle se garde bien de prendre les titres et les attributs de la royauté. » — Ibn Khaldoun
Observant les mécanismes du pouvoir, Ibn Khaldoun rappelait par là que cette discrétion n’est pas un effacement : elle est la juste mesure de celui qui sait que l’autorité est un fardeau, et que la ‘asabiyya — cette cohésion qui fait tenir une communauté — se nourrit d’abord de service et de loyauté, non d’ostentation.
J’entends votre appel à transformer l’hommage en moteur d’action : un Prix Ibrahima Lô, des états généraux de la chaîne du livre, un forum sur l’économie du livre, une feuille de route pour les CLAC, les auteurs, les éditeurs, les imprimeurs, les libraires et les bibliothécaires. Autant d’idées que je partage et que j’encouragerai. L’hommage véritable ne peut être seulement rétrospectif ; il doit être prospectif. Le livre et l’édition ne sont pas des activités résiduelles ou purement symboliques : ce sont des industries de la dignité et du développement.
Je vous remercie donc pour vos mots, pour votre courage intellectuel et pour la fidélité de votre engagement. Qu’Allah vous garde, protège les vôtres et accorde à notre communauté de continuer à servir, avec la même exigence de vérité et la même courtoisie républicaine.
Avec toute mon affection et ma reconnaissance.
Ibrahima LÔ
