
À Monsieur Ibrahima LÔ, Directeur du Livre et de la Promotion de la Lecture, admis à faire valoir ses droits à une pension de retraite.
Cher Directeur,
Vous êtes la deuxième personne à qui j’adresse une lettre publique sous la dictée de mes sentiments. La première est mon frère jumeau, Aboubacry BA, major des majors à notre sortie de l’ENA.
Je ne parle pas sous la dictée aveugle des émotions. J’accepte leur exigence parce que me contraignent à ce devoir de vérité, à la révélation de votre grandeur tue dans les méandres de la forme et du protocole.
« Hal Jazā’u Al-‘Iḥsāni ‘Illā Al-‘Iḥsānu » (Sourate 55, verset 60 du Coran)
Vous n’avez pas été dans une école d’Administration, mais Dieu vous a façonné de telle sorte que vous ressemblez à quelqu’un qui a suivi toutes les étapes de formation d’un haut fonctionnaire : la courtoisie et la réserve dans les propos à l’égard de votre employeur, l’État, la sincérité du verbe, même dans les périodes où caresser était mille fois plus simple. Vous avez été à la tête d’une communauté essentiellement hétérogène, avec des personnalités différentes, certaines plus hostiles que d’autres, des prétentions de tout bord et des niveaux d’implication différents.
Vous n’avez pas essayé de ramener les membres de cette communauté à se conformer à vos souhaits ; vous les avez regardés faire et dire, tout en leur indiquant leurs limites, vos limites aussi. Nous n’avons pas toujours été d’accord, car nous ne partagions pas toujours les mêmes supports d’analyse et les mêmes sensibilités : à moi mes intérêts de mandataire, à vous vos affinités et la maîtrise de ce qui est possible. Mais nous avons toujours cherché à nous comprendre, et cela, chez un leader, est agréable à voir.
Je n’ai pas eu la chance de développer une proximité filiale avec vous. Je n’ai pas eu non plus la chance de me frotter au souffle de vos motivations, en tant qu’écrivain de l’ombre. Mais j’ai eu le privilège de discuter avec vous de ce que doit être la politique du livre, de ce que doit être l’homme au service du livre. D’ailleurs, vous avez beaucoup insisté sur le devoir d’humilité. Je vous ai aussi vu défendre le Cénacle devant des collaborateurs et auprès des autorités politiques pour la viabilité de son projet. Et cela mérite une attention particulière et un respect considérable de ma part.
Ceci étant précisé, il est clair que notre relation n’est pas synonyme d’un parcours qui a porté tous les habits de la vie. Mais le sage de l’ombre, l’ascétisme qui vous caractérise, le fonctionnaire loyal que vous êtes méritent un moment d’arrêt et de célébration.
Vous avez fait l’objet de plusieurs critiques négatives, en public comme en sourdine, lors des grands rassemblements comme dans les petits regroupements, à l’oral comme à l’écrit. Votre personne a été, tout le temps, au menu de plusieurs débats. Je sais que vous le savez déjà, mais cette précision est importante pour la suite. Moi-même, j’ai cru et dit, avant de découvrir la grande vérité, que vous étiez réfractaire au changement, que vous n’accordiez pas de crédit à la jeunesse au-delà des discours publics, pour ne pas s’attirer une certaine frayeur.
Je n’ai jamais souhaité vous défendre en public pour deux raisons :
- La première est que je ne suis pas votre avocat et que, si le besoin se fait sentir, vous le ferez vous-même à travers une lettre « Réponse pour tous », une « Objection », ou dans le cadre des Mémoires que nous attendons vivement de vous.
- La deuxième raison est que j’ai toujours respecté le point de vue des autres, tant qu’ils arrivent à démontrer le soubassement scientifique de leurs propos.
À la vérité, vous n’avez pas été un Directeur général. Vous aviez une fonction et non des marges de manœuvre budgétaires. Vous étiez un relais et non un levier d’impulsion. Vous n’avez jamais voulu dire :
- Que le problème n’était pas la Direction du Livre ;
- Que le problème était plus ancien que vous et au-delà de vous et de votre supérieur hiérarchique ;
- Qu’à chaque fois c’est le livre ou la Culture dans son ensemble qui paie les répercussions des tensions de trésorerie au niveau budgétaire ;
- Que les insuffisances notées par les acteurs de l’écosystème ne sont que la face visible de l’iceberg ;
- Que le livre, malgré les vœux prononcés à son égard, n’est pas encore une priorité nationale…
Malgré ce tableau lugubre et cette dépendance fonctionnelle, votre mission a connu un succès visible et éclatant ; en témoigne aujourd’hui l’effervescence notée dans le secteur parmi ses acteurs. Vous avez participé activement à la redynamisation de l’activité autour du livre littéraire. Tous les derniers grands rendez-vous du livre sénégalais ont donné du contenu à ce principe de démarche inclusive. Ça, personne ne pourra le nier.
Vous avez voulu rester un bon fonctionnaire. Pas un fonctionnaire inerte et sans ambition, mais un fonctionnaire qui a cru que son rôle n’avait rien à voir avec l’activisme politique ou culturel. Un fonctionnaire qui a fini par savoir qu’il n’avait pas les coudées franches.
N’aviez-vous pas d’autres moyens, qui seraient assis sur un style de management plus ambitieux et plus ouvert ? Vous seul avez la réponse à cette question intime.
Je termine en disant que ma lettre ne s’inscrit pas dans une logique de reconnaissance spontanée, car celle-ci doit résister aux caprices du temps et aux changements de données. J’espère que le Cénacle et les autres structures agiront en ce sens, non par conformité, mais par sincérité, car vous le méritez amplement. L’idée d’un Prix Ibrahima Lô, déjà agitée par le Doyen GORKODIO, épouse cette manière de placer un héros dans l’éternité de l’histoire. Nous nous engagerons à ce que ce prix reflète et parachève votre vision et votre ambition pour le livre sénégalais.
Somme toute, mon mot ne doit rien à la gratitude d’un obligé. C’est le mot de quelqu’un qui vous a vu fournir des efforts immenses et qui vous a toujours admiré pour votre discipline et votre silence. Je n’ai pas envie de vous souhaiter une paisible retraite, de peur d’orienter mes prières vers l’inaction, car je pense que vous pouvez être encore très utile à la communauté nationale et internationale. Si cela n’est pas envisageable de votre côté, je dois alors vous dire : bon repos, cher Directeur.
Toutes mes félicitations.
Mes hommages.
Que Dieu vous récompense.
Saliou Diop CISSE
Président du Cénacle des Jeunes Écrivains du Sénégal
Dakar, le 30 octobre 2026
