AMIN MAALOUF, LES IDENTITÉS MEURTRIÈRES, PARIS, GRASSET ET FASQUELLE, 1998

<< Depuis que j’ai quitté le Liban en 1976 pour m’installer en France, que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais <<plutôt français>> ou <<plutôt libanais>>. Je réponds invariablement : <<L’un et l’autre ! >> Non par quelque souci d’équilibre ou d’équité, mais parce-qu’en répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis moi-même et pas un autre, c’est que je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs cultures. C’est précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus authentique si je m’amputais d’une partie de moi-même?… >>,p.7.

<< Moitié français, donc, et moitié libanais ? Pas du tout ! L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un <<dosage>> particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre>>,p. 8.

<<Une vie d’écriture m’a appris à me méfier des mots. Ceux qui paraissent les plus limpides sont souvent les plus traîtres. L’un de ces faux amis est justement <<identité >>. Nous croyons tous savoir ce que ce mot veut dire, et nous continuons à lui faire confiance quand, insidieusement, il se met à dire le contraire>>, p.15.

<< L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence… >>,p.30.

<<Dès le commencement de ce livre, je parle d’identités <<meurtrières>> _cette appellation ne me paraît pas abusive dans la mesure où la conception que je dénonce, celle qui réduit l’identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelques suicidaires, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs. Leur vision du monde en est biaisée et distordue. Ceux qui appartiennent à la même communauté sont des <<nôtres>>, on se veut solidaire de leur destin mais on se permet aussi d’être tyrannique à leur égard, on les terrorise, on les punit comme <<traîtres>> et <<renégats>>. Quant aux autres, quant à ceux de l’autre bord, on ne cherche jamais à se mettre à leur place… Seul compte le point de vue des <<nôtres>>…,p.39.

<<Chacun d’entre nous devrait être encouragé à assumer sa propre diversité, à concevoir son identité comme la somme de ses diverses appartenances, au lieu de la confondre avec une seule érigée en instrument d’exclusion, parfois en instrument de guerre… >>,p.183.