
«Hemley BOUM, Prix des Cinq Continents de la Francophonie, édition 2025, pour son roman, «le rêve du pêcheur» chez Gallimard. Une écrivaine de l’exil, de l’identité, de la transmission et de la géographie» par Amadou Bal BA
Hemley BOUM, récipiendaire du Prix des Cinq continents de la Francophonie, décerné à la salle Wagram, à Paris 8e, le jeudi 20 mars 2025, journée de la Francophonie, l’a reçu des mains de Mme Louise MUSHIWABO, Secrétaire générale de la francophonie. «Dans un monde souvent traversé par des incertitudes et des fractures, nous avons plus que jamais besoin de littérature. Non pas comme un refuge ou une échappatoire, mais comme une manière de penser, de relier et de comprendre le réel. Un espace où la langue n’impose pas, mais propose ; où les récits ne figent pas, mais ouvrent des chemins», dit Mme Louise MUSHIKIWABO. Le jury, à la suite de la recommandation de six comités de lecture, a été présidé par cette année par Mme Fawzia ZOUARI. Hemley BOUM rejoint une liste de prestigieux lauréats du Prix des Cinq continents de la Francophonie, dont Alain MABANCKOU, Ananda DEVI, Wilfried N’SONDé, Kamel DAOUD et Fawria ZOUARI. C’est encore Lise-Marie RANNER-LUXIN, rédactrice en cheffe du magazine Divas, qui m’a permis d’assister à cette rencontre littéraire qui existe en fait depuis 2001. Dany LAFERRIERE, académicien, Samy TCHAK, écrivain, Mohamed M’Bougar SARR, prix Goncourt et Fatimata WANE, en grande prêtresse des cérémonies. Que du beau monde littéraire ! J’ajouterai qu’à l’ouverture des cérémonies, j’ai été enchanté par Najoua DARWICHE, une conteuse et autrice franco-libanaise. Il ne faudrait pas se mettre des barrières dans la vie. «Si on veut, on peut», et donc Hemley BOUM a «gravi la montagne raciale» pour se hisser au sommet et ce n’est qu’un début.
Hemley BOUM, née le 9 avril 1973 à Douala, au Cameroun, une ville bien présente dans sa contribution littéraire. Titulaire d’une maîtrise en sciences sociales, option anthropologie à l’université catholique d’Afrique centrale de Yaoundé, une des meilleures universités de cette zone, Hemley BOUM fréquentera l’université catholique de Lille, pour un DESS en marketing et qualité supérieure. Après cela Hemley BOUM retourne au Cameroun, en qualité de responsable des grands comptes de la filiale camerounaise d’une société française et séjourne dans divers pays africains, pendant dix ans au total, pour suivre son mari dans différents pays africains, avant de venir, à partir de 2009, s’installer définitivement en France. «Le Cameroun est le lieu où se déploie mon imaginaire et, aussi, celui qui m’inspire : les habitants, leur vie, les villages, l’histoire, la complexité de l’existence. La réponse à la question «d’où écris-tu ?» renvoie non seulement à un lieu géographique, mais aussi et surtout à celui où se déploie l’imaginaire» dit, en 2024, Hemley BOUM à Jeune Afrique.
Arrivée un peu tardivement à l’écriture, à l’âge de 36 ans, Hemley BOUM en a fait presque sa profession. «J’écris une fiction parce que je suis romancière. Si j’étais historienne, j’aurais fait autre chose. Je pense que la fiction est un moyen extraordinaire de pénétrer dans l’intimité des choses et de s’approprier toutes ces destinées assujetties les unes aux autres et pourtant plurielles, dissonantes», dit Hemley BOUM. Profondément influencée par Toni MORRISON, Ben OKRI, Kazuo ISHIGURO et Léon TOLSTOI. «Ce livre (Beloved) m’a été prêté par une professeure d’anglais à mon lycée de Douala. J’avais 16 ans. Je me suis fait surprendre en train de lire un roman en cachette, comme je le faisais à chaque fois qu’un cours m’ennuyait. Au lieu de me sanctionner, elle m’a proposé «Beloved», de Toni Morisson. Ce fut une révélation» dit Hemley BOUM au journal Le Monde. Le roman, Anna Karénine, est aussi un grand marqueur «J’ai lu ce grand roman relativement tôt, à la fin de mes années de lycée et j’ai adoré cette histoire. Dans mon imaginaire, il est longtemps resté comme mon premier vrai roman d’amour, pour toutes les déclinaisons que Tolstoï en fait à travers Anna et Vronsky, Levine et Kitty, Daria et Oblonski» dit-elle.
La contribution littéraire de Hemley BOUM est saluée par plusieurs distinctions : Grand Prix littéraire d’Afrique noire, Prix du Livre engagé, prix spécial du jury au Prix Ethiopile, Prix Ahmadou-Kourouma, et maintenant le 20 mars 2025 par le Prix des Cinq continents. Hemley BOUM a choisi d’être l’écrivaine de l’exil, de l’identité, de la transmission et de la géographie. «Je continue d’explorer les marges, les lieux désertés et ceux que chacun porte en soi, les difficultés rencontrées dans les terres d’accueil, l’espoir fou et la rudesse des trajectoires intimes, qu’elles soient réelles ou métaphoriques, intellectuelles ou culturelles», dit Hemley BOUM.
Son roman, «Le Rêve du pêcheur», est une fresque familiale, subtile, émouvante aux destins entrelacées, à cheval entre Paris et le Cameroun, son pays natal ; c’est récita traitant des rapports historiques entre la France et l’Afrique. Ce roman traite de l’identité et de l’exil, le destin de deux hommes, tous deux nommés Zacharias, s’entrelace. «La vie d’un homme ne tient pas en quelques mots : il est né, il a vécu, il est mort, ci-gît-il. Pour qui veut l’entendre, le récit est beaucoup plus long, plus tortueux. Il contient des joies, des peines, des rencontres, des déchirures, des amours et des deuils. Il est fait d’embardées, d’échappées belles, de chutes, de chemins de traverse, de sens uniques, de culs-de-sac, de morts et de vivants. Il est tissé dans les rêves, les peurs, les doutes et les espoirs. Le récit enfle dans la voix de celui qui raconte, il grossit, s’amplifie au point de contenir à lui seul toutes nos existences», écrit Hemley BOUM. En effet, «Le rêve du pêcheur» démarre sur une plage, à l’endroit où le fleuve se jette dans la mer, un endroit privilégié, où la vie même si elle n’est pas facile semble heureuse. Les hommes sont pêcheurs, les femmes cultivent la terre, les enfants jouent. Mais ce bel équilibre est rompu un jour par l’arrivée d’une coopérative qui va gérer le marché du poisson et insidieusement en les poussant à s’endetter pour des biens dont ils s’étaient toujours passés, introduisant des chalutiers modernes, va ruiner les pêcheurs juste armés de leurs pirogues traditionnelles. Zack a fui à Paris, abandonnant sa mère au Cameroun. Devenu psychologue, marié et père de famille, il est rattrapé par son passé. En France, Zach, évitant de faire des vagues, préfère ignorer quelquefois le racisme, souvent au moins une certaine condescendance dont il est victime. Zach qui deviendra psychologue clinicien auprès d’enfants pour les sauver, à défaut de se sauver lui-même, jusqu’au jour où sa propre histoire viendra s’immiscer dans le cas d’un de ses patients, pour hélas lui faire prendre de mauvaises décisions Zack vivra son retour au pays comme une résurrection. Il dira «Dans l’avion qui me ramenait au pays, j’ai eu le sentiment de respirer à pleins poumons pour la première fois de ma vie». Zacharias, son grand-père, pêcheur côtier, voit son mode de vie transformé par une compagnie forestière, puis son rêve d’un autre avenir se briser. «Comme ma mère, je me suis tenu au bord du précipice toute ma vie. Je n’ai jamais renoncé à la séduction de la chute, l’attraction du vide. Toute une vie à affronter le néant en moi», fit-elle dire à Zack.
Dès le début de son ambition littéraire, Hemley BOUM témoigne d’une écriture limpide et incisive, et brosse des portraits attachants et émouvants, avec beaucoup de finesse et de justesse. Ainsi, son roman, «Le clan des femmes», publié en 2010, chez l’Harmattan, relate, dans un portrait intime et sensible, la condition des femmes, la polygamie dans un pays non-musulman favorisant la compétition entre les femmes, avec des questionnements, des interrogations, les violences sexuelles, le désir et le pouvoir des hommes, la maternité, l’éveil des sens, le poids de la tradition, la soif de connaissance, le respect de l’autre ainsi que la maternité, un éloge d’une figure exceptionnelle, celle de la grand-mère, dépositaire d’un inestimable héritage. Dans ce roman, l’héroïne, Sarah, est née dans un village au cœur de la savane, miraculeusement préservé des changements qui bouleversent l’Afrique en ce début de XXe siècle. À sa petite fille qui l’interroge, elle raconte sa vie : mariée à neuf ans à un ami de son grand-père, Sarah est enceinte à peine pubère et grandit en tant qu’épouse dans un foyer polygame. Au fil des pages, on découvre Sarah confrontée aux limites que la société lui impose, aux prises avec l’amour, obsédée par son désir d’enfants. Une femme d’hier et d’aujourd’hui, une femme qui avance, tout simplement. «On me dit qu’il faut interroger l’araignée, les ancêtres, les étoiles, que sais-je pour connaître l’origine du mal. Je sais depuis longtemps qu’il n’y a que deux sortes de maladies. L’une qui attaque le corps et contamine l’esprit et l’autre qui attaque l’esprit et pollue le corps. Nous sommes un tout, indivisible», écrit Hemley BOUM.
Dans son écriture fluide, simple, mais particulièrement alerte, Hemley BOUM, en magicienne du verbe, nous ballade dans l’histoire contemporaine du Cameroun, avec des interrogations touchantes, existentielles et métaphysiques, les souvenirs, les regrets, les mensonges et les blessures de la vie. «Je me suis longtemps tenue à l’écart de la littérature africaine, j’y lisais une injonction qui ne me convenait pas. Les auteurs étrangers parlaient à un «moi» intime, eux convoquaient la couleur de ma peau, ainsi qu’une Histoire qui me blessait et m’humiliait. J’étais une femme sensible, en proie aux remous de la vie, pas un concept, un combat perdu, un territoire à conquérir, une authenticité à redéfinir. Mon identité ne faisait aucun doute à mes yeux, ou si doute il y avait, leur imaginaire peinait à en restituer la complexité.». Ainsi au soir de sa vie, le personnage d’Anna, dans «les jours viennent et passent», se remémore son existence mouvementée dans un Cameroun en pleine mutation. «Pour les filles comme toi, rien n’est prévu, personne ne réfléchit à ta place, ne t’attend nulle part. Personne ne porte tes ambitions. Dans une certaine mesure, cela te simplifiera la vie, tu verras. Lorsque l’on doit soi-même tracer sa route, toutes les options sont ouvertes. Ton avenir repose sur tes propres épaules», écrit-elle dans «les jours viennent et passent». Anna, atteinte d’un cancer, répand une parole de la transmission, la réappropriation de la culture, de l’identité après la colonisation, l’argent ayant tout pourri, dans les sociétés africaines contemporaines. Abi, sa fille unique, journaliste, installée en France, divorcée, un fils, essaye de toutes ses forces de recréer un lien avec cette mère dont elle ne se sentait pas proche, enfant. C’est donc un roman d’exil, d’identité et de solitude. Le thème de l’amour est l’un des puissants marqueurs de ce récit «Il est des amours qui n’arrivent pas à destination, que l’on ne sait ni envoyer, ni voir, ni accueillir. Notre survie dépend pourtant de notre capacité à accueillir tous les amours : l’amour conjugal exclusif, l’amitié, la famille, la fraternité», dit Hemley BOUM à Jeune Afrique.
En 2016, son livre, «Les Maquisards», est un roman historique qui relate une période à la fois épique et tragique de l’histoire coloniale camerounaise. «L’indépendance du Cameroun a été le prétexte d’une guerre violente et meurtrière. Elle continue de faire l’objet d’une omerta : même le terme «guerre» est discuté alors que les faits ne prêtent à aucune confusion. Aujourd’hui, la majorité des archives sont disponibles et plusieurs ouvrages de référence ont été publiés. Mais il n’existe pas de version officielle enseignée à l’école, pas de démarche mémorielle ni de vulgarisation historique» dit, en 2017, Hemley BOUM, à Fabula. En effet, Hemley BOUM revient sur un sujet épineux que peu d’écrivains osent aborder, à savoir le combat politique de Ruben Um NYOBE, surnommé «Mpodol» en faveur de l’indépendance du Cameroun. Um NYOBE est considéré par les colons comme un homme dangereux, à surveiller, il est «intelligent, et cherche à acquérir par lui-même une culture supérieure». Hemley BOUM y dénonce l’imposture des colons recherchant à le neutraliser ou le liquider ; le Cameroun est trop riche de potentialités «Le Cameroun n’est pas une colonie française, notre pays est sous la responsabilité des Nations Unies, la France et l’Angleterre n’en ont que la tutelle», écrit Hemley BOUM.
Dans son style envoûtant, Hemley BOUM y brosse, merveilleusement, des portraits de femmes combatives, dotées d’une liberté et d’une indépendance d’esprit. Ce roman de Hemley BOUM est un récit de la douleur, du courage et de la dignité. «Une femme n’est pas un vêtement que vous abandonnez dans un coin pour le reprendre quand bon vous semble. Moi je ne suis pas ce type de femme. De cela, mes filles se souviendront», écrit-elle à propos de Thérèse NYEMB, répudiée par sa belle-famille. Njee, la lionne, aura la peau de Pierre GALL, un pédophile. Par conséquent, l’engagement, la mémoire sont au cœur de cet ouvrage «Mon unique engagement en tant que romancière est de m’exprimer sans tabou, en toute liberté. Je sais que les mots, la parole publique engage celui ou celle qui la porte. Mes idées et mes partis pris sont très clairement exprimés dans mon travail. En cela, oui, je suis engagée. Ce livre aborde plusieurs questions difficiles : le silence terrible, la nécessaire question du devoir de mémoire, l’usage que nous choisirons de faire de ce passé à la fois terrible et glorieux», dit, en 2016, Hemley BOUM à la «Cène littéraire».
Références bibliographiques
I – Contributions de Hemley BOUM
BOUM (Hemley), Le rêve du pêcheur, Paris, Gallimard, 2024, 348 pages ;
BOUM (Hemley), «Jean-Marc Ela : entre Job et Sisyphe», in Jean-Marc Ela : une éthique de la transgression, Paris, Karthala, 2022, 264 pages, spéc pages 57-68 ;
BOUM (Hemley), «Le Cameroun : la mémoire refoulée», France-Culture, 27 décembre 2023, durée 58minutes ;
BOUM (Hemley), Le clan des femmes, Paris, Harmattan, 2010, 140 pages ;
BOUM (Hemley), Les jours viennent et passent, Paris, Gallimard, 2023, 399 pages, Prix Ahmadou Kourouma 2020 ;
BOUM (Hemley), Les maquisards, Ciboure, La Cheminante, 2016, 383 pages. Grand Prix d’Afrique noire de l’Adelf ; Prix du livre engagé de la CENE Littéraire ; Mention spéciale du prix éthiophile ;
BOUM (Hemley), Si d’aimer, Ciboure, La Cheminante, 2012, 397 pages.
II – Autres références
BEBEY (Kidi), «Quatre livres qui m’ont marquée, Hemley Boum», Le Monde, 21 août 2022 ;
CHOUAKI (Yasmine), «Le Cameroun en noir et blanc de Hemley Boum», RFI, 9 mars 2025 durée 48minutes30secondes ;
GANGOUEUS (Laréus), «Entretien avec Hemley Boum. Plongée dans le maquis camerounais», L’Afrique des idées, 18 juillet 2015 ;
JUOMPAN-YAKAM (Clarisse), «Hemley Boum : Notre survie dépend de notre capacité à accueillir l’amour», Jeune Afrique, 20 avril 2024 ;
La Cène littéraire, «Interview, Hemley Boum», 9 février 2016 ;
LARMINAT de (Astrid), «Le rêve du pêcheur de Hemley Boum. Aux racines du ciel», Le Figaro, 14 février 2024 ;
LISTRE (Jean-Pierre), «Hemley Boum : les maquisards» compte rendu, Afrique contemporaine, 2016, Vol 3, n°259, pages 190-193 ;
MARJANY (Maïna), «Hemley Boum : toute ma vie, j’ai été une rêve compulsif», Emile Magazine, 5 juin 2024 ;
Radio Canada, «Les femmes sont toujours au cœur de l’œuvre de Hemley Boum», dimanche 28 avril 2024, durée 10 minutes.
Paris, le 20 mars 2025, par Amadou Bal BA