Il était une fois, dans un paisible village appelé Tawfeekh un homme qui répondait au nom de Fodé. Je ne dévoilerai pas son patronyme par respect pour ceux de son clan. Sachez seulement que ce Fodé appartenait à cette singulière catégorie de l’espèce humaine que l’on appelle les misanthropes.

En effet il semblait que depuis toujours, ou en tout cas depuis une époque lointaine Fodé n’eût jamais aimé le voisinage ni même tout simplement la présence de ses semblables. Il n’avait pas d’amis, n’en cherchait ni n’en voulait et vivait depuis des lustres dans un endroit retiré du village de Tawfeekh avec les habitants duquel il n’avait de relations que lorsque la stricte nécessité le lui imposait. D’ailleurs ces derniers avaient depuis longtemps cessé de le considérer comme un des leurs et pour eux il n’existait plus. En vérité plus personne ne se souciait de cet homme qui, à force de vivre à l’écart, avait fini par ressembler à un fantôme désincarné.

Il se racontait que Fodé avait choisi de vivre cette vie de totale solitude à la suite d’un chagrin d’amour qui lui avait brisé le cœur et l’avait poussé à fuir ses parents et ses amis. Une autre rumeur, toute différente, laissait croire que s’étant rendu dans la grande ville de Ndar pour y tenter sa chance et, comme tant d’autres, faire fortune, il avait au contraire perdu le fruit de plusieurs années de labeur à la suite d’un vol. Revenu pauvre comme Job à Tawfeekh, l’orgueil l’avait, disait-on, conduit à s’éloigner pour aller vivre en reclus dans une vieille hutte abandonnée où il n’avait pour toute compagnie que les serpents, les lézards et les rats et pour tout mobilier qu’un paillasson effiloché et un canari ébréché où stagnait une eau plus que douteuse.

L’étrange comportement de Fodé fut pendant longtemps l’objet des supputations et des commentaires les plus extravagants. Mais quelles qu’en eussent été les véritables raisons une chose était certaine : le bonhomme avait bel et bien opté pour cette vie de solitude sans rémission. Sa décision était semblait-il irrévocable et rien ni personne ne parvint jamais à lui faire entendre raison ni à le convaincre de ne point céder à l’orgueil ou à la passion qui sont les pires ennemis de l’homme. Plus tard, l’isolement absolu dans lequel il s’était habitué à vivre ne suffit plus à Fodé qui, à la moindre occasion, s’enfonçait dans les profondeurs de la brousse où il était sûr de ne rencontrer âme qui vive. Là, il pouvait jouir à satiété de son ineffable plaisir d’être seul, hors de portée du mauvais œil et des mauvaises langues des gens de son village.

Le retrait définitif de Fodé et sa rupture irrévocable d’avec les siens avaient bien sûr fini par avoir raison de son jugement et même par lui fêler complètement le timbre. Petit à petit la folie s’était sournoisement insinuée dans son cerveau. La brousse devint son refuge et son domaine. Il y allait tous les jours, aux premières lueurs de l’aube et ne rebroussait chemin que lorsque le soleil commençait à se teinter des couleurs chatoyantes du crépuscule, juste au moment de basculer de l’autre côté de l’horizon.

Ce jour-là la randonnée de Fodé dans la brousse le conduisit très loin, beaucoup plus loin qu’il ne s’était jamais aventuré jusqu’alors. Il faisait beau et la lumière du soleil ruisselait sur la nature. La brousse silencieuse ne vibrait que du bruissement continu du vent et par où que se portât le regard, il n’y avait âme que le vide infini de l’espace. Fodé marcha longtemps, trèslongtemps, parcourant ces étendues sauvages où sont disséminés une constellation de villages plus ou moins proches de Tawfeekh. Après cette longue randonnée solitaire, alors que le crépuscule s’en venait à petits pas, il décida de rebrousser chemin car il ne voulait surtout pas que la nuit ne le surprenne en pleine brousse. Il pressa donc le pas et allongea les foulées. C’est alors qu’il s’aperçut qu’une étrange forme noire, opaque, plaquée au sol, se tenait à ses côtés et l’accompagnait en silence.

C’était son ombre, le double de lui-même ! L’ombre, sœur jumelle de l’âme, compagne inséparable de tout être humain, attachée à ses pas de sa naissance jusqu’à sa mort ! 

Stupéfait pour ne pas dire interloqué, Fodé s’arrêta net et vit que l’ombre avait aussi fait de même. Puis le premier moment de surprise passé, il leva le bras d’un geste agressif, l’air menaçant, comme s’il voulait chasser cette « chose » bizarre, importune, sortie d’il ne savait où et qu’il ne souvenait pas avoir jamais vue. L’éclair d’un instant l’ombre bougea, comme si elle allait détaler, s’enfuir. Mais il n’eût pas plus tôt abaissé le bras que l’ombre revint exactement à l’endroit où elle se trouvait auparavant.

« Va-t’en sale chose noire ! » cria alors Fodé d’une voix rocailleuse dont l’écho se répercuta de loin en loin dans la brousse silencieuse. Mais l’ombre ne bougea pas d’un pouce et se tint immobile à la même distance. « Va- t’en te dis-je ! » cria de nouveau Fodé de toutes ses forces. Rien n’y fit. L’ombre était toujours là et semblait le narguer avec insolence. Alors, serrant les poings et contractant ses mâchoires, bien décidé à en finir, il marcha sur elle d’un pas ferme. Face à sa détermination, l’ombre recula, en effet Fodé crut qu’elle allait le laisser tranquille et disparaître à tout jamais. Mais non ! Elle reculait devant lui certes, elle emblait même le fuir, mais elle refusait obstinément de s’effacer de sa vue ! Alors, au comble de la fureur, Fodé se mit à courir, à poursuivre son ombre qui prit…. ses jambes à son cou ! Le plus extraordinaire, c’est qu’elle courait aussi vite que lui et que malgré tous ses efforts, il ne parvenait ni à la rattraper ni à réduire la distance qui les séparait. Il était tout essoufflé par cette course-poursuite échevelée qui l’emplissait de colère et désespoir. Soudain, au moment où Fodé passait à vive allure devant un gigantesque baobab, l’ombre disparut comme par enchantement. S’étant aperçu de cela Fodé ralentit progressivement sa course, en se tenant les côtes. Il haletait comme un chien assoiffé et tournait la tête de tous les côtés pour s’assurer que l’ombre avait réellement disparu. Mais il ne vit rien autour de lui. Alors il s’approcha à pas de loup du volumineux baobab et en inspecta minutieusement le creux pour être sûr qu’elle ne s’y était pas cachée. Là aussi, rien…L’ombre s’était mystérieusement volatilisée ! Encore plein de méfiance, Bougouma jeta un dernier coup d’œil autour de lui, mais rien n’apparut nulle part. Alors il poussa un gros soupir de soulagement, trop heureux d’avoir enfin réussi à se débarrasser de cette abominable « chose » noire, têtue et plus collante qu’une sangsue. Soulagé, rasséréné, il reprit son chemin, jugeant l’incident clos. Il recommença à parler tout seul, à faire de grands gestes désordonnés et à ruminer de bizarres pensées. Après avoir parcouru une bonne distance, il fit une halte pour souffler un peu et en profita pour vérifier que personne ne l’avait suivi… Il eut un haut-le-cœur et faillit s’évanouir lorsqu’il qu’il vit, le talonnant silencieusement, obstinément, toujours à la même distance respectueuse…

La « chose », l’ombre, plus noire, plus difforme, plus repoussante que jamais ! Elle s’était démesurément allongée et s’était figée dans une attitude provocatrice, comme si elle voulait se moquer de lui, le défier ! Un effroyable juron fusa de la bouche de Fodé ulcéré. Il se baissa et ramassa une poignée de cailloux qu’il balança rageusement sur l’ombre qui se mit à imiter ses gestes, à le singer avec insolence ! Tremblant de colère, au comble du désespoir, Fodé se sentit tout à coup vaincu, désarmé impuissant. Ne sachant plus où donner de la tête, il s’accroupit alors et se mit à pleurer à chaudes larmes Mais l’ombre était toujours là, ironique, obsédante, plus têtue qu’une mule en chaleur ! Elle continuait à narguer le pauvre fou, à le martyriser sans pitié et sans répit.

Ce dernier était maintenant assis en face d’elle et se tenait la tête entre les mains. Il réfléchissait intensément, cogitait autant que le lui permettait son cerveau dérangé. Il resta un long moment figé dans cette attitude, comme incapable de réagir. Tout à coup, un sourire inspiré vint éclairer son visage osseux et sillonné de rides. Il se leva d’un bond et retroussa jusqu’aux genoux son vieux thiaya déchiré. Et sans crier gare, il tourna le dos au soleil déclinant, et s’élança, filant comme une flèche ! Mais une nouvelle surprise l’attendait : en effet, au lieu de le devancer comme elle l’avait fait jusqu’alors, l’ombre était maintenant derrière lui, courant aussi vite que lui et ne le lâchant pas d’une semelle ! à présent c’était lui, Bougouma, qui était poursuivi ! Comme un fauve pris au piège, il poussa un cri rauque et piqua des deux. Gagné par une folle panique, il se mit à courir de toute la vitesse dont étaient capables ses jambes squelettiques et il prit la direction du marigot de Lampsar ! Car c’est en fait là qu’il voulait entrainer sa poursuivante, sa persécutrice, convaincu qu’arrivés en face des eaux où il plongerait pour lui échapper, l’ombre serait bien obligée de s’arrêter et de rebrousser chemin. Alors il serait enfin débarrassé d’elle pour de bon et pourrait de nouveau jouir de la seule chose qui à ses yeux eût du prix : la solitude. Mais en échafaudant son plan « infaillible », Fodé avait omis un détail de la plus haute importance et d’une gravité cruciale : il ne savait pas nager ! Obsédé par l’idée d’échapper à son ombre, il plongea sans hésiter dans l’eau froide et profonde du marigot. Alors et seulement alors, la mémoire lui revint et il se souvint qu’il ne savait pas nager ! Qu’il n’avait jamais été initié à l’art de flotter et de se mouvoir à la surface de l’eau comme savent si bien le faire les poissons et, ne les imitant que très imparfaitement, nombre d’êtres humains plus chanceux que lui. Se sentant perdu, il se mit à crier au secours de toutes ses forces, à se débattre avec l’énergie du désespoir, à faire de surhumains efforts pour sortir de l’eau qui s’engouffrait dans sa bouche, dans ses narines, dans ses oreilles et dans tous les orifices de son corps. Lui qui avait depuis longtemps oublié Dieu et avait depuis longtemps cessé de lui adresser des prières se mit à invoquer tous ses noms. En vain. Il continua de boire la tasse et il eut beau hurler, pousser des râles d’agonie, appeler son père, sa mère et tous ses ancêtres, il ne vit pas un chat sur la berge. Au cours des ultimes et douloureux soubresauts qui précédèrent sa noyade l’infortuné Fodé eut le temps d’apercevoir, flottant et se débattant dans l’eau comme lui, l’ombre, son ombre, cause de son tourment et de son malheur final. Puis au moment où le soleil rougeoyant disparaissait derrière la ligne de l’horizon, il coula à pic…

À Tawfeekh où la vie continue de s’écouler comme un long fleuve tranquille, les gens vont et viennent, vaquant paisiblement à leurs occupations quotidiennes. Plus personne ne semble se souvenir de l’existence de Fodé dont la vie s’est envolée comme une feuille morte au vent. Plus rien ne subsiste de son passage dans cette vallée des larmes où nous ne viennent que pour un éphémère voyage. Au fond de la brousse où il souffle sans jamais s’arrêter le vent raconte à ceux qui savent l’écouter, l’histoire de Fodé l’homme qui avait cessé d’aimer ses semblables et qui pour avoir voulu échapper à son ombre rejoignit le territoire des ombres….