Romancier, universitaire et penseur engagé, Khalid Lyamlahy fait partie de cette génération d’écrivains maghrébins qui pensent l’Afrique dans son ensemble, sans cloisonnement. Dans cet entretien, l’auteur de Évocation d’un mémorial à Venise revient sur les liens entre les littératures maghrébine et subsaharienne, interroge l’exil, le rôle des langues, la portée politique de l’écriture, et lance un appel vibrant aux jeunes lecteurs africains : lire, écrire, dialoguer — pour mieux habiter le monde.

Propos recueillis par Babacar Korjo Ndiaye

Votre œuvre, tout en étant profondément ancrée dans le contexte maghrébin, résonne souvent au-delà de ces frontières. Comment voyez-vous les liens entre les littératures maghrébine et subsaharienne, notamment sénégalaise ? Quels auteurs sénégalais vous inspirent particulièrement ?

Mon roman Évocation d’un mémorial à Venise (2023) s’écrit entre Banjul et Venise, entre l’Afrique sub-saharienne et l’Europe, mais il porte également la volonté de renforcer les liens entre le nord et sud du continent africain. En tant qu’auteur marocain et maghrébin de la diaspora, il était important pour moi de raconter le drame du réfugié gambien Pateh Sabally en déplaçant mon regard vers le sud. Il s’agissait de penser l’expérience de la migration et notre faillite collective par-delà les frontières, les stéréotypes et les images réductrices qui leur sont souvent associés.

En ce qui concerne les liens entre les littératures maghrébine et subsaharienne, je pense qu’ils doivent être largement renforcés et approfondis. Nous avons besoin de renouer avec la tradition des dialogues littéraires et intellectuels qui ont inspiré nos aînés. Je pense ici à Senghor, Sembène et d’autres. Pour ma part, la littérature sénégalaise fait partie de mon expérience d’universitaire, d’enseignant et de lecteur. À l’Université de Chicago, j’ai enseigné plusieurs œuvres de la littérature sénégalaise, dont Une si longue lettre de Mariama Bâ, Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome et La Grève des bàttu d’Aminata Sow Fall, sans oublier la poésie de Senghor. J’ai également lu et consacré des articles à des auteurs de la nouvelle génération dont Felwine Sarr, Mohamed Mbougar Sarr, Elgas et Hamidou Anne. Le fait d’appartenir à la grande famille de Présence Africaine, une maison d’édition ancrée dans une profonde histoire panafricaine, a enrichi et facilité ces échanges. Comme d’autres, j’ai été particulièrement inspiré par l’œuvre de Sembène, car il y a dans son travail un souffle de liberté et un regard lumineux sur l’histoire, la société et la politique en Afrique.

L’exil et la question identitaire sont des thèmes récurrents dans votre œuvre. Comment ces thèmes, souvent associés à des expériences personnelles, peuvent-ils parler à un public sénégalais qui a lui-même connu des mouvements de populations importants ?

J’ai toujours été intéressé par la manière dont les expériences personnelles peuvent avoir des résonances collectives, voire universelles. Mon premier roman, Un roman étranger (2017), avait pour but de raconter la procédure de renouvellement de la carte de séjour d’un étudiant étranger en la mettant en dialogue avec l’acte d’écriture comme quête de soi et tentative de reconstruction. Mon deuxième roman, Évocation d’un mémorial à Venise (2023), est une main tendue à tous les Africains qui quittent leur terre à la recherche de meilleurs lendemains. En plongeant dans l’histoire de la Gambie et en reconstituant le drame de Pateh Sabally à Venise, j’ai retrouvé le Sénégal à de nombreuses reprises. Dans le roman, j’évoque notamment les mouvements de population entre le Sénégal et la Gambie, le pont de Sénégambie inauguré en 2019, le destin des tirailleurs sénégalais et des goumiers marocains, les pirogues qui quittent le port de Mbour et les Sénégalais qui tentent de gagner leur vie en Italie et ailleurs en Europe. Il était important pour moi d’aborder l’expérience de la migration à partir de plusieurs perspectives historiques et géographiques, tout en interrogeant l’acte d’écriture et ses limites.

En tant qu’écrivain francophone, comment percevez-vous le rôle de la langue française dans la littérature contemporaine, notamment en Afrique ?

La réalité du continent africain est indissociable du multilinguisme et de la dynamique des échanges entre les langues qui cohabitent et interagissent entre elles. La langue française fait partie d’un paysage linguistique complexe et d’une histoire commune qu’il faut continuer à penser et à interroger. Faut-il rappeler que des générations successives d’écrivains africains ont réinventé cette langue en renouvelant ses formes et en la mettant en dialogue avec les langues du continent ? Il y a là une somme impressionnante d’expériences linguistiques et littéraires qu’on gagnerait à revisiter et à réinterpréter. Aujourd’hui, la question est moins de savoir dans quelle langue on écrit que de penser notre rapport à toutes les langues de manière critique et constructive. Il s’agit d’être pleinement conscient de la richesse et des limites des liens qu’on peut tisser entre les langues.

Pour ma part, j’écris non seulement en français mais aussi en anglais et en arabe. Il est important pour moi de passer d’une langue à l’autre, d’interroger sans cesse mon rapport aux univers linguistiques et aux possibilités de dialogue et de transmission qu’ils m’offrent. En 2022, à titre d’exemple, j’ai traduit en arabe un court essai du penseur sénégalais Felwine Sarr, intitulé Habiter le monde : essai de politique relationnelle. Cette traduction était l’occasion d’accueillir la pensée de Sarr en arabe et d’encourager l’accélération des échanges entre l’espace africain et le monde arabe. La traduction joue un rôle primordial dans la circulation des idées et des expériences.

Comment, selon vous, la littérature peut-elle contribuer à faire évoluer les mentalités et à susciter le débat ?

La littérature est un appel à la créativité et à la pensée critique. Chaque texte littéraire a le potentiel de susciter le débat, d’interroger la réalité et d’influencer notre perception, à condition de prendre l’écriture et la lecture au sérieux. En Afrique, nous avons besoin d’une littérature exigeante qui fait appel à la responsabilité du lecteur et l’invite à participer activement au devenir du texte. C’est l’une des leçons que j’ai tirées de nos littératures des années 1960. Il faut cultiver une culture de l’effort qui puise dans notre patrimoine littéraire et interroge notre rapport aux nouveaux défis qui guettent les populations africaines. La littérature peut également nous aider à introduire un peu plus de nuance et de complexité dans nos débats, loin des discours de dénigrement et des raccourcis stériles qui nuisent à la qualité des échanges.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes lecteurs africains ? Comment les inciter à se tourner vers la littérature et à développer leur propre créativité ?

Il faut continuer à lire à la fois les anciennes générations, en confrontant leurs œuvres aux réalités actuelles, et les nouvelles plumes africaines, en interrogeant leur rapport au passé et au présent du continent. La littérature a vocation à encourager le dialogue entre les espaces et les temporalités. Pour celles et ceux qui s’intéressent à l’écriture et à d’autres formes de création, il est important de persévérer, de faire preuve de rigueur, de générosité et de patience. Il me semble que l’écriture est avant tout une discipline, une quête, le plus souvent solitaire, mais en présence du monde et de ses échos. Encourageons les jeunes lectrices et lecteurs du continent à échanger et à partager leurs visions de l’Afrique et du monde !