La saison des épines et l’une de ces œuvres où on voit la nature s’assujettir au style descriptif de l’auteur. Ndèye Rouba FALL semble avoir entrepris cette alchimie dans la mesure où elle soumet l’état de la nature à la situation de ses personnages. Autrement dit, la description que son narrateur fait de la nature donne au lecteur un avant-goût de ce à quoi pourrait ressembler la condition des personnages. L’on arrive même à déduire qu’il y a une quelque influence mutuelle entre ces deux entités qui dominent sa narration, si bien que l’un ne puisse être différent de ce que deviendra l’autre. En voilà des passages qui le corroborent : « Le soleil était écrasant » p.18 « Il semblait différent, nerveux, presque euphorique »

Dans cet extrait, il apparaît clairement qu’en principe, l’humeur du personnage d’Oumar correspond tellement à la description faite du soleil – du fait de sa chaleur – tant bien qu’on se donne l’impression que le narrateur transfère la virulence céleste à l’homme. Cette technique se lit aisément dans le passage suivant : « L’air était lourd, chargé de l’odeur des manguiers » pp.18-19 « Il a toussé, (…) les temps sont durs (…) j’ai pris une deuxième femme, Magatte. » P.19 Le narrateur, pour évoquer une nouvelle relativement triste, campe une atmosphère presque étouffante avant de délivrer le message. Cette approche semblerait permettre d’atténuer les tensions en vue – peut-être – de donner progressivement au lecteur un aperçu sur ce qui arrivera.  

Les mêmes exemples peuvent être multipliés surtout dans la nouvelle « L’épouse de l’ombre » : « l’air pesant (…) Le monde s’est arrêté. Le chant des oiseaux, (…) tout s’est éteint.» p.19 « J’ai ouvert la bouche. Rien n’est sorti. Aucun son. Aucun son. Aucune larme n’a coulé (…) Juste un vide insondable…» P.19 Dans cette partie, transparaît subtilement une sorte d’anesthésie qui paralyse la vivacité du récit à partir de la nature avec une prépondérance de l’air dont la lourdeur empêche le monde d’avancer, les oiseaux de chanter et les éclats de briller. Comme pour montrer que les personnages ne peuvent inévitablement en être indifférents, le récits se voit tisser dans une inertie dont le taux de négativité est maximisé : « Rien, Aucun, Aucun, Aucun, vide ». Ainsi, nous constatons une relation étroite entre les différents états de la nature et les conditions changeantes des personnages. Qu’est-ce que l’autrice cherche-t-elle à faire voir ? Une correspondance entre les humeurs humaines et les transformations environnementales ? De là, s’ouvrent plusieurs brèches ; certaines donnant sur l’écolittérature et d’autres suggérant la vieille tradition symboliste de la correspondance à la manière de Baudelaire, de Verlaine, de Mallarmé ou encore de Rimbaud. C’est pourquoi Jacques Derrida et al. ont résolu que le « rôle d’organismes humains consiste à remplacer le monde par des réseaux de mots, de sons et de signes qui ne renvoient à rien sinon d’autres constructions.»

Regard panoramique sur l’œuvre

La plume de Ndèye Rouba FALL s’exige toujours une mise en situation qui, au préalable, offre au lecture une vue limpide des énigmes parfois glissées par le style perfectionniste d’un débutant. Cela ressemble à une installation de diégèse plus qu’à un avertissement d’une quelque description balzacienne qui refuse de dire son nom. Loin de faire un mimétisme esthétique, Ndèye Rouba semble s’inscrire dans un nouvel élan où le défis demeure le déblayage d’un nouveau chemin pour, dirrais-je, ne pas marcher sur un chemin dont la poussière est déjà moulue par les classiques. Que dire d’une écriture qui ne fait que réchauffer les restes des ancres averties, sinon une imposture ?

Les belles lignes de Ndèye Rouba se sont noircies dans une marre de pédagogie remplie par des rafales suintant de la plume de Pa Caster et de Maguèye Touré. C’est là, justement, qu’elle a choisi d’être autre que ce que les lecteurs du sens commun ont l’habitude voir : tordre à la nouvelle son instinct classique pour lui donne une conscience nouvelle. Toutefois, celle-ci n’est pas que nouvelle ; elle se recroqueville sur elle-même, contemplant d’un œil critique les courbures et les plaines d’un genre simpliste, donc longtemps banalisé pour en faire une alchimie des utopies et imaginaires felwinniens de façon à les accoucher avec une autre race, une autre apparence. Personne ne m’aurait convaincu que l’esprit de Ndèye Rouba ne se soit pas taillé à la forge de Felwin SARR pour ainsi se déverser à la pointe de sa plume si elle-même n’avait pas eu la lucidité de m’en tiré difficilement. Une telle coïncidence, à part son substrat de Hasard, ne peut se justifier que par une vraie épuration stylistique à la raffinerie de Mbao où s’était vu sauver Ndèye Magatte.   

L’écriture de Ndèye Rouba FALL, comme celle de Boubacar Boris DIOP d’ailleurs, se soucie incessamment d’elle-même, de sa cohérence, de sa légitimité, de son importance, bref de ce à quoi elle pourrait bien servir. Elle s’engouffre quelquefois dans une réflexion si labyrinthique sur sa RE-modélisation esthétique qu’on n’aurait pu s’empêcher – bon-gré malgré – de s’en remettre à un essai Kenbugulien plutôt qu’à une narration qui, en fin de compte, sort la tête au bout du tunnel. 

Connaissant la personne de Ndèye Rouba, la logique sur laquelle elle se repose nous mène ipso facto à une combinaison entre humour et enseignement. Ce serait mal voir la droite de ne pas toute de suite penser à la fameuse citation de Jean de Santeul « Castigat ridendo mores » devenue presque proverbiale grâce à Molière. La nouvelliste s’en prend à l’humour pour construire, dans une métaphore pas de ce monde, la cohabitation entre l’amitié coiffée de doute et l’amour / mariage fragilisé. L’allégorie du jardin pour ne pas dire l’amitié et celle de la maison pour effleurer l’amour n’a aucun sens si l’on n’arrive pas à la tirer de la personne de Ndèye Rouba FALL tout bonnement.

Son écriture, de l’apologie à l’élégie, en passant par des satires amadouées, balance le lecteur dans un désert d’épines mais touffu de belles paroles. Elle met parfois des personnages dans un duel qui ne laisse une seule porte d’interprétation : la violence conjugale qui, en réalité n’est qu’un moment de vérité ; celle qui est crue, servie non sur un plat, mais sur la paume de la main directement avec une tiédeur mesurée et calibrée à l’aune d’un ange. Ndèye nous le fait voir dans la nouvelle intitulée « Le SIDA est toujours là » où on assiste à une pluie de tutoiement comme tomberaient des pierres du ciel. Trente fois 30 exactement, le pronom tu / toi / t’ / est revenu dans la tirade de l’Imam comme des Coups de pilon tombant drus sur le visage de sa femme Hajja dont le nom laisse deviner le contraire de ce dont elle a été accusée.   

À la façon de Jacques Derrida ou de Martin Heidegger, l’écriture de la nouvelliste garde une seule empreinte : déconstruire et reconstruire après que le lecteur aura été traîné jusqu’à résignation de ce que brandissent les nouvelles pancartes. L’une des choses qui la particularise reste l’iconoclastie qui raffine la société de ses stéréotypes sans empoisonner ce qu’elle a de plus original. C’est avec cette soif innovante que sa plume se révèle quelquefois plus poétique qu’elle ne paraisse. Elle a toujours su renverser des évidences de manière à en faire un style personnel. Ndèye Rouba écrit : « D’un amour sincère, pur, qui brûle encore dans les cendres de tout ce que tu as détruit.» p.37 La flamme souvent employée dans un sens métaphorique pour exprimer l’amour est utilisée ici dans son sens antonymique qui, au lieu de tisser le pagne de mariage, n’a pu que la brûler du coin inférieur, laissant une cendre d’une l’apparence chimérique.

Puisque tout écrivain est – comme Dieu – un créateur, ce que Flaubert ne me refuserait pas, l’ancre de Ndèye Rouba semble s’être appauvrie en masculinité à force de multiplier des héroïnes auxquelles elle ne réserve qu’une issue heureuse. Heureuse, parce qu’ayant brisé les murs cimentés d’incertitudes et de promesses aléatoires en plus d’être tapis de diplômes qui ne doivent leur gaucherie qu’à eux-mêmes. En ce sens, l’écrivaine serait-elle en train de radicaliser la féminité de son écriture ? Serait-elle en train de feindre une exclusion de la puissance physique patriarcale de la scène publique pour faire place à une douceur à la fois sororale et maternelle ? Peut-être une façon de rendre La parole aux Négresses comme pour s’inscrire à l’école d’Awa THIAM et accorder au féminin le leadership ainsi que l’entrepreneuriat ? Tout de même, nous n’oublions pas qu’elle a dérobé la plume à tonton Marouba qui, lui aussi, n’a refusé la parole ni à Aline Sitoé Diatta ni à Adja militante du G.R.A.S.   

Notre analyse déséquilibrée, loin de se saper d’une quelconque exhaustivité, se voit arriver à s’abandonner face à des horizons que l’œil nu ou même un microscope ne saurait fixer les limites. La richesse esthétique du recueil de nouvelles La saison des épines est si énorme et mouvante que lorsqu’on tente de l’embrasser, elle échappe des bouts des doigts.

Dakar, le 22 juillet 2026

Assane DIÉMÉ, étudiant en Master 2 en Littérature orale africaine

Et élève-professeur à la FASTEF (ex-École Normale Supérieure)