Rachid Benzine, roman, éditions Julliard

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu’un s’arrête enfin pour écouter. Car les livres qu’il tient entre ses mains ne sont pas de simples objets, ils sont les fragments d’une vie, les éclats d’une mémoire, les cicatrices d’un peuple.

Avec L’homme qui lisait des livres, Rachid Benzine signe un roman qui s’ouvre comme une rencontre et se referme comme un legs. Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu’il s’apprête à traverser le miroir. « N’y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d’une vie. Celle de tout un peuple, parfois », murmure le libraire. Commence alors l’odyssée palestinienne d’un homme qui a choisi les mots comme refuge, comme résistance, comme patrie.

Une vie tissée dans l’Histoire

De l’exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu’on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, la voix du vieux libraire nous guide à travers les labyrinthes de l’Histoire et de l’intime. Rachid Benzine ne raconte pas seulement un destin individuel : il fait de cette existence un prisme à travers lequel se lit toute la tragédie et toute la dignité d’un peuple.

Le choix narratif est fort : confier le récit à un photographe de passage, étranger à cette histoire, permet au lecteur de découvrir, comme lui, couche après couche, ce que recouvre un simple regard échangé dans une librairie. Ce dispositif transforme un instantané, la photo prise presque par hasard, en une porte ouverte sur des décennies de vie palestinienne.

Les livres comme acte de résistance

Ce qui frappe, dans ce roman, c’est la manière dont Benzine fait des livres bien plus qu’un décor ou une métaphore commode. Ils sont, littéralement, ce qui reste debout quand tout s’effondre autour. Dans un monde où les bombes tentent d’avoir le dernier mot, l’auteur nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie, non pour fuir le réel, mais pour l’habiter pleinement, pour continuer à penser, à sentir, à transmettre au milieu du fracas.

Il y a dans cette image du vieil homme assis parmi ses piles de livres, calepin à la main, quelque chose qui dépasse la simple scène de librairie : c’est une déclaration. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions. Lire, dans ce contexte, devient un geste politique autant qu’un geste intime, une manière de refuser que la violence ait le monopole du récit.

Un roman-témoignage porté par une écriture sensible

Rachid Benzine, islamologue et écrivain déjà connu pour des romans qui conjuguent intériorité et grandes fractures du monde, poursuit ici un travail d’écriture au service de la mémoire et du dialogue. Sans jamais céder au pathos facile, il construit un texte où l’Histoire collective et les blessures les plus personnelles avancent ensemble, portées par une voix qui a choisi les mots plutôt que la haine.

L’homme qui lisait des livres s’impose ainsi comme un roman nécessaire : celui d’un humaniste qui, face à la destruction, oppose la patiente construction d’une bibliothèque intérieure. Une œuvre à lire comme un acte de résistance et de fraternité.